mardi, 01 juillet 2008

Une arrivée à den Haag (2/2)

Je n'ai pas rencontré de batave depuis plus de quinze ans. La dernière fois c'était à la frontière indo-népalaise. Il devait s'appeler Hans ou Joseph. Grand, et barbu bien sûr. Avec des bras comme mes cuisses, et une barbe comme mes cheveux. Côté code génétique, comme tous les habitants au Nord de Louvain, ces êtres là sont surdimensionnés.

Après trois heures de marche dans la ville je ne sais plus où se trouve mon hôtel.

L'histoire de Hans : nous nous rencontrâmes très exactement au poste frontière, sur la route qui relie Patna à Katmandou, coté indien. Alors, l'usage prévalait de se saluer lorsque deux voyageurs se rencontraient. D'un abord bourru, Hans s'est vite révélé être un compagnon enjoué et chaleureux. Avec plaisir j'acceptai de partager une chambre d'hôtel en attendant le bus du lendemain, coté népalais.

En moins de deux heures nous franchissions la douane indienne. Ensuite un rickshaw nous conduisit jusqu'au poste népalais. Aujourd'hui, je me souviens de la peine qu'avait le pauvre cycliste à nous tirer avec son engin. Hélas, dans l'action je ne m'étais posé d'autre question. Un brave homme pourtant, il avait eu la gentillesse intéressée de passer nos produits interdits de l'autre coté de la frontière sans passer par la douane.

Ce n'est que lorsque nous avons grimpé à nouveau dans le cyclo-pousse que je remarquai l'effort que faisait Hans pour soulever son sac.

- Qu'est ce que tu transportes de si lourd ? (Why is your bloody fucking bag so fucking heavy man ? ) Tu te lances dans la maçonnerie ou tu transportes du ballast pour ta péniche ancrée à Amsterdam ?

- Ce ne sont que quelques pierres pour mon magasin.

- Tu as un magasin ? Toi ? Tu ne ressembles pas vraiment à un commerçant. Qu'est ce que tu vends ? Des matériaux de construction ?

- Des linga et des ligum. C'est ce que je transporte dans mon sac. Je viens ici tous les hivers pour refaire mon stock, mais cette année J'ai été trop ambitieux. J'en ai trente cinq kilo.

- Ça se vend au poids ?

Ainsi devins-je ami avec un colosse batave amateur de pierres érotiques, car si le linga représente le sexe de la femme le lingum en est la contrepartie masculine. Ou le contraire. Le soir, nous avons bavardé des pays traversés, de Goa, où il prenait ses quartiers d'hivers, du commerce des pierres sacrées et de sa philosophie de la vie : "have fun".

Les choses ne dérapèrent que le lendemain. La femme du conducteur de cyclo-pousse vint nous expliquer que par notre faute, son mari ne pouvait plus travailler tant pédaler pour nous la veille l'avait fatigué. Elle accusait Hans. Elle le désignait du doigt et poussait de petits cris. Elle réclamait bien sûr une indemnisation. Le ton monta, ce qui avait commencé comme une rude négociation devint un échange d'invectives. La femme gesticulait et piétinait, Hans la toisait, immobile et goguenard. A un moment elle le frappa de ses poings minuscules. Bras tendus, elle ne parvenait pas à le frapper plus haut que la poitrine. Tout d'abord Hans ricana puis il sortit un ligum de son sac et l'en menaça.

Je ne sais comment la pauvre dame interpréta ce geste : elle se figea puis éleva un des plis de son sari, s'en couvrit le visage, et fit demi tour pourchassée par des démons. Hans s'esclaffait, je crus qu'il allait s'étouffer. La chambre retentissait du vacarme des battoirs qu'il abattait sur ses énormes cuisses pour ponctuer son rire; pourtant, sitôt disparut la femme du rickshaw, il acheva de boucler son sac et dévala les escaliers.

Malheureusement ceux ci lâchèrent sous son poids augmenté de celui du son sac. Son pied gauche passa au travers d'une marche. Déséquilibré il plongea en avant, devançant son sac à dos. Il atterrit en bas de l'escalier à peine une demi-seconde avant les trente-cinq kilos de pierres sacrées.

Plus tard le chirurgien me dirait qu'il avait eu beaucoup de chance car un ligua lancé à pleine vitesse peut faire beaucoup plus de dégâts qu'une simple commotion cérébrale, deux cotes cassées et un foulure de la cheville. Sans parler de la colère des Dieux.

Mon antagonisme radical vis à vis des habitants de ce pays prend ses racines ce jour de Novembre 1982. En voici les raisons : après avoir,

 

  • Répondu aux cent questions des policiers népalais,
  • Remboursé l'hôtelier pour les dégâts occasionnés à son escalier,
  • Indemnisé l'épouse du cyclo pousse pour les dégâts occasionnés sur son mari
  • Acheté à prix d'or cyclo-pousse neuf
  • Obtenu que neuf prêtres bénissent le cyclo-pousse
  • Collé une à une vingt images de Ganesha sur les garde boues
  • Patienté quinze jours pour que Hans surgisse de son comas.
La première chose que ce dernier déclara fut : "Où sont mes pierres ?" Et il ne parlait pas de diamants.

 

Hans ne put rembourser les dettes que j'avais contractées en son nom. J'ai donc gardé les pierres en gage. Faire le tour de l'Anapurna avec trente cinq kilos de pierre sacrées plus une semaine de nourriture dans mon sac à dos ne m'attirait pas, je les ai donc jetées une par une dans la rivière qui sépare à cet endroit l'Inde du Népal. Quand Hans s'acquittera de sa dette, je pourrais toujours envoyer des plongeurs.

Il ceindront leur front d'un grand bandeau blanc, psalmodieront "HARRE HARRE" avant de se jeter dans l'eau glaciale de la montagne à la recherche des linguas perdus.

 

demain retour au Caire

Une arrivée à den Haag (1/2)

38c43ee31d23d232bcd3b340aa961a6d.jpg

Alerte générale HOLLAND HOLLAND HOLLAND.

Le premier jour dure une année, le second un semestre. Le troisième s'étire sur une saison, la première semaine sur un mois. Ensuite, le temps reprend son cour, avec des accélérations et ces périodes de calme sans lesquelles ses méandres ne pourraient se perdre.

L'hôtel se situe au centre de Den Haag, même, au centre du centre, près du Buitenhof. Hof signifie maison, Den Haag se prononce Denne harre. Le G néerlandais nait au fond du palais, aux portes de la gorge; la glotte vibre et prolonge le son d'une manière moins élégante que dans la Jota espagnole. Buiten garde ses mystères.

Par la fenêtre de ma chambre on aperçoit des canaux et je ne sais encore où se trouvent les moulins et les filles derrière les vitrines. L'hôtel lui même glorifie l'architecture intérieure batave. La pénombre y règne, les murs bruns que n'ornent aucune photographie de plage des Caraïbes tracent un labyrinthe. Les tapis à la trame usée par les déambulations pondérées de plusieurs générations d'hommes d'affaire étouffent le bruit des pas.

Le silence total, la semi obscurité me donnent l'impression d'avoir été télé-transporté dans un tableau de Rembrandt. Le plus jeune des clients à cinquante ans. Le moins rougeaud ferait passer un perchman de Val d'Isère pour un enfant de chœur nourri à l'eau et au pain de messe. Quant à leur embonpoint, il est tel que la direction a prévu des refuges dans les couloirs de l'hôtel. Etranger, je fais souvent marche arrière pour permettre un croisement. Pourtant je conserve un moral d'acier, dans dix huit mois je rentre à Paris, ville des lumières. (à suivre)

 

dimanche, 29 juin 2008

Une arrivée à Abu Dhabi

e7dea4934693947ff32c59050a24208c.jpg

Les préjugés, plus que les bagages, pèsent sur la conscience du voyageur et le freinent.

Mes premières impressions : Je m'impatientais à deux mètres de la police des frontières. Seule une mince ligne blanche me séparait encore de l'aventure. Devant moi, un jeune informaticien de la BNP, Philippe-Hubert, expliquait les raisons de sa visite au policier en charge du contrôle des passeports. Mon envie d'envoyer un banquier en prison était telle que j'ai eu du mal à ne pas hurler au policier : "Il ment ! Dans l'avion, il m'a confié qu'il ne savait pas pourquoi on l'a envoyé ici. Il avait demandé un poste aux Bahamas"

Le douanier trop crédule me signifia d'avancer. Devant moi, Phillipe-Hubert de Rochoir-Ponchet, plongea vers sa propre aventure en me saluant discrètement. Deux pas m'amenèrent devant l'officier. Ils promettaient la chasse au faucon, les étendues sauvages, les pécheurs de perles, et ces maisons de torchis que surmonte une cheminée : elles volent au désert la moindre de ses respirations et forcent la plus petite parcelle d'humidité à rafraîchir leur intérieur. Six heures de vol permettent de se documenter. Conditionné par la lecture des SAS, je tendis mon passeport à l'envers.

Tous les lecteurs de SAS savent que les douaniers de la péninsule ne connaissent pas l'alphabet latin. Ils font semblant de lire en fronçant les sourcils et posent des questions stupides dont chacune constitue une raison de retourner en Occident. Tous les lecteurs de SAS savent que les douaniers arabes ont un cousin au ministère et portent des moustaches.

Celui menaça dans un anglais parfait : - Vous moquez-vous de moi ? Je ne me moquais pas de lui, je m'appliquais à respecter les habitants.

Ce séjour débute mal.

A+

samedi, 21 juin 2008

#83 La mode au Caire 8 - La huitième note

21aa6f38715c4991b30d4f4065b83007.jpg

Une panne ! J'ai callé au moment de passer la huitième note.

Je voulais raconter Séquoïa cet endroit où confier les clés de son Porsche Cayenne au voiturier est un must.

Je voulais surtout raconter le vol d'étourneau des filles s'engouffrant le vanity case en remorque depuis leur taxi vers les toilettes sitôt passé le cerbère à l'entrée. Là elles se déguisent en occidentales avant de s'essayer à la séduction autours de shisha et de sushi, tous atours dehors.

Pas de chute, pas de point de vue, pas de vocabulaire, pas d'émotion cette note m'échappera pour toujours car franchement l'idée de me taper Maadi-Zamalek pour aller prendre en photo l'illustre de l'article et attendre trois heures mes pates me soulait grave à la sixième mouture la vacuité du manège des princesses et des parvenus demeuraient sinistre.

A+ Je vous écris quand mon sponsor me paie un hélico

 

mercredi, 11 juin 2008

#74 Le Président et la pieuvre géante

c75d57b00b2ba40523baf7526bc598dc.jpg

L'Egypte perdit le Sinaï en 73 mais perpétue cette victoire chaque octobre.

Camp David leur rendit ce désert et depuis le gang des présidents, Sadate puis Moubarak, le colonisent. Ils détournent l'eau du Nil et accomplissent des travaux forcément  pharaoniques.

A l'entrée de cette terre une fresque glorifie le Président bienfaiteur et s'il s'entoure du peuple de la mer c'est que les calamars, les sardines et les poulpes identiques en cela au peuple égyptien sont les victimes muettes d'un ordre darwinien et d'une démocratie de complaisance.

A+ Je vous écris quand je retrouve mon DVD du Monde de Némo.

mardi, 10 juin 2008

#73 Une patrouille anti-miracle

83b6f6c2655d0a20d7dfc8cbbb93db50.jpg

L'aridité du Sinaï ancre la solitude plus profondément qu'ailleurs et son immensité dénie la poésie de certains métiers au delà du  troisième kilomètre.

Si bédouins et colons sillonnent le Sinaï en tous sens, Camp David condamne les militaires à sa périphérie.

A pieds où portés par d'improbables créatures ils patrouillent les bords du désert à la recherche de terroristes ou d'un peuple de piétons qui traverseraient la Mer Rouge à pieds.

A+ Je vous écris quand la patrouille arrête une sirène échouée sur la plage.

 

mercredi, 21 mai 2008

#55 Les zélotes de la seconde voiture

Dans le wagon des femmes du métro du Caire, les vigilantes apostrophent les rebelles à tête nue.

Au bureau un collègue converti pour l'amour d'une poulette subit la pression de ses pairs à chaque heure de prière. Pour beaucoup religion n'est pas matière de choix.

On ne rigole pas avec le dogme mais quand un Benoit XVI suffit pour rappeler à un milliard de catholiques que religion n'est pas supermarché, rien qu'au Caire trois millions de bien pensants servent de garde chiourmes et imposent leur interprétation du livre sacré. 

 Imaginer autant de Benoit XVI dans les couloirs de République ou de Chatelet, vitupérant l'adultère et pourchassant les utilisateurs de préservatifs me remplit d'une horreur infinie.  

A+ Je vous écris quand je me glisse dans le gynécée au milieu du métro.

mercredi, 30 avril 2008

#39 L'exile des kleps du Caire

39t.jpg

Dans un pays où les Dieux portaient tête de chacal, l'islam désormais repousse les chiens* au frontière de la ville : ils seraient impurs.

Pas de cani-parc, pas de doggy-bag, pas de caniche en tricot, pas de croquettes à la télé. Si ces avancées et les fameuses 500 houris méritent à elles seules d'imposer l'islam, imaginez les conversions en masse quand Bertrand Delanoë appliquera la charia aux trottoirs de Paris

A+ Je vous écris quand je retrouve ma laisse.

* kleps en Algérien, kelbs en Egyptien

lundi, 28 avril 2008

#37 Les bobos et les vélos du Caire

37t.jpg

Les cadres du Crédit Agricole sont bohèmes. Ils sont bourgeois aussi. Ils vont de Singapour à Quito, de Manille à Penang forger leur CV et récolter de la thune.

Ils occupent des penthouses et des duplex et des villas en ville. Des nanys philippines et des bonnes soudanaises et des chauffeurs pakistanais veillent à la satisfaction de leur moindre besoin tandis que leur épouse forcément belle et forcément cultivée et forcément souriante et désespérément gracieuse traine au spa, aux conférences d'égyptologie et aux jeudis après-midi de l'opéra.

Normal, elle n'a que ça à foutre.

Le boab, le gardien égyptien de leur condo, assure à lui seul leur lien au pays mais c'est surtout le samedi quand ils emmènent leur progéniture blonde à des gouters d'anniversaire qu'ils s'imprègnent de culture Egyptienne.

Alors ils se lâchent et parquent les vélos de leur descendance dans un chaos absolu.

A+ Je vous écris quand mon chauffeur arrive.

jeudi, 24 avril 2008

#34 Le triporteur et les moukhers

 

9ea836cc83e5f0c849c3717e88905bc9.jpg

Dans les villages de la vallée du Nil, la multitude hirsute et fataliste fermente dans un chaos de boue, de parfum de coriandre, d'odeur de fuel et de puanteur de viscères. Le passage d'un triporteur déchire le rideau de misère et propulse le voyageur à Vârânasî ou à Calcutta ces antipodes terres de rickshaws et de dénuement.


Abeilles courageuses ils charrient au mépris de la mort passagers, bestiaux et moukhères.


Assis sur un parapet au dessus d'un canal, je méditais le sort des chauffeurs de tuk-tuk – 500 houris, le paradis ou un karma en béton valent-ils la peine de mourir aplatit par un 38 tonnes ? – quand l'un d'eux après avoir contraint deux moukhères à se jeter à l'eau tenta de m'éclabousser.


Depuis cet incident les mathématiques me passionnent : quels sont les probabilités dans ce pays désertique pour qu'un triporteur fabriqué à Bombay éclabousse ma panoplie d'expat ?


A+ Je vous écris quand cet endroit cesse de me sidérer.

Toutes les notes