mercredi, 30 septembre 2009

Le bout de la ligne 15 3/3

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Dans mon entrée j'ai casé mes deux aspirateurs, des Tyson, j'adore les jaunes de cette marque. Mon "vrai" aspirateur est dans un placard de la cuisine. A coté de ces bijoux de technologie ménagère reposent mon vélorameur, ma collection d'affiche du festival de Cannes de 61 à 81, ma cafetières isothermes mes lampes de poche frontales. J'adore les lampes de poche frontales. Je stocke aussi dans l'entrée ma réserve de billes de bain, je les ai glissées au pieds de ce monument que constitue ma centrale à musculation multifonction.

L'entrée fonctionne comme un sas de décantation et la plupart de mes acquisitions ne franchissent jamais le second niveau de ce grand jeu. Ceci explique la juxtaposition des cibles à fléchettes, des brosses à dent électrique multi-tête à mouvement latéro-rotatif, des oreillettes spécial grand froid et des spirales débouches tuyaux.

La cuisine recueille ma gamme d'appareil culinaires. Le kitchen-Aid rouge est un phare sur le plan de travail tandis que de part et d'autre l'espace décline en inox et en acier étamé les merveilles de la science appliquée au quotidien. Acier, inox, téflon, polypropylène je ne suis pas sectaire. Un toaster et un autre bleu acier une merveille, deux centrifugeuses et une machine à fabriquer les tortellinis et un presse agrume manuel, un autre électrique, des couteaux électriques, des brises coquille d'œuf, de noisette, de noix.

De noix de beure aussi.

A coté dans le séjour j'aligne mes chaines hifi, quatre  tv plates empilées le long du mur, un coffret à stylo ferrari -une marotte- des pinces à bougies, un home cinéma encore dans sa boite, deux reposes pieds ajustables devant mon canapé en cuir mono-croute et son repose verre sur les accoudoirs. Je range là aussi mes collections de dessous de verre.

Je vous épargne le reste de la visite mes pépinières à coussins, mon garage à altère mon entrepôt à vases mon parking à poivriers, mon musée du téléphone portable, celui de l'ordinateur, mon container de verres.

A la place je vous invite pour une grande brocante jeudi 22 septembre, un grand "garage sale" comme ils disent mais je n'aime pas les américains.

mardi, 29 septembre 2009

Le bout de la ligne 15 2/3

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Dépression compulsive. J'aime le son de ces mots lorsqu'ils se frottent l'un à l'autre. Dépression compulsive, on en a plein la bouche mais en même temps cela coule. Dépression compulsive, ça a commencé en Septembre 2004. Il était huit heures du matin et je me promenais ce samedi là place Saint Michel. J'ai regardé un moment les touristes Italiens et Espagnols se photographier à tour de rôle devant la fontaine, ils formaient de petits groupes tout à la fois joyeux, naïfs et bêtes.

Il faisait frais et je portais une petite veste de laine.

J'ai remonté le boulevard Saint Michel vers Cluny et me suis arrêté à mi-hauteur au Starbuck prendre un américano. Savez vous que pour fabriquer leur américano ils se contentent de rajouter de l'eau chaude à un expresso ?

- Remarquez je n'aime pas les américains.

J'allais monter m'asseoir mon café à la main quand j'aperçus sur un présentoir à gauche des fioles de vanille. Subitement la couleur du liquide, une ambre pale dont le trouble promettait onctuosité richesse complexité m'attira. Les fioles ne mesuraient pas plus de dix centimètres de hauteur, cent millilitres probablement, elles alignaient leurs étiquettes jaunes dont le cadre annonçait ce truisme :

Vanille 100% naturelle.

Je me suis surpris à imaginer posséder une de ces sœurs, dévisser le capuchon, accueillir l'arome, verser un filet de l'élixir dans une préparation, dans un yaourt oubliant même que je ne cuisine jamais et suis allergique aux laitages. Je sais être célibataire à quarante cinq ans et en plus être allergique aux laitages c'est une sorte de double peine. Cette seconde d'abandon m'a apporté un répit mais l'instant suivant je tendais à la caissière ma fiole et un billet de cinq euros. Il me fallait cette vanille, il me la fallait.

Lorsque j'ai tendu à la caissière ma vanille liquide et mon billet la plénitude m'envahit. Lors de cet échange vanille contre euros toutes mes interrogations ont reflué. Un oubli total.

-Voilà Monsieur.

-Voilà Monsieur.

- Monsieur votre monnaie. Votre vanille.

- Monsieur ?

-Monsieur vous n'êtres pas bien ?

- ...

- Si. Si excusez-moi. Un vertige. Ça va mieux. Excusez-moi.

Je me souviendrai de cette première fois toute ma vie. Depuis je reproduis cet acte même si je sais ma quête de retrouver le repli temporel dans lequel je tombais les genoux flageolants à la caisse du Starbuck du Boulevard Saint Michel ce samedi de Septembre 2004 vaine.

dimanche, 27 septembre 2009

Le bout de la ligne 15 1/3

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J'ai la dépression compulsive. Entrez dans ma maison vous comprendrez sinon poursuivez la lecture de cette note.

J'habite au bout du couloir au 5ème et dernier étage du 33 impasse Sébastien Nil, Paris XXI. Prenez la ligne 15 jusqu'à Comandant Durieux, l'impasse est juste à droite de la bouche de métro. C'est simple pour un peu j'habitais en banlieue et je n'existais pas.

Dans l'appartement construit en enfilade le visiteur glisse de pièce en pièce. Mon prédécesseur en ces murs a acheté tout au long de sa vie des chambres de bonne contigües puis les a rejointes en abatant les cloisons puis il est mort.

Que le quartier fut autrefois assez prospère pour  que ses habitants puissent occuper des bonnes et les loger à demeure m'interroge quand je regarde le plafond le soir avant de m'endormir.

L'appartement comporte 4 pièces. Je les ai baptisées Félicie, Emilie, Rosa, Anémone, j'ai l'imagination ancillaire autant que facétieuse. Une entrée, autrefois cette pièce servait des toilettes pour preuve ces faïences encore accrochées au mur, la cuisine, un séjour, mon antre. Ma tanière est la seule pièce de l'appartement à posséder une porte : on passe de Félicie à Emilie à Rosa sans transition.

 Si vous accomplissez un jour le périple de l'entrée à ce refuge vous comprendrez ce que j'entends par dépression compulsive.

Je sais l'expression peu claire. Il y d'un coté la dépression sérieuse dont j'ai volé la définition à Johan ma thérapeute et de l'autre la compulsion dont j'ai emprunté la définition à ma nièce de 16 ans Clara, la seconde fille de mon frère ainé.

- Je suis une shopeuse grave tu vois, quasi maniaco-compulsive, non c'est vrai quoi  je te promets j'y vais à donfe quand je shope" m'explique-t-elle quand elle justifie l'emprunt d'un billet de cinquante.

- Merci. Tu me comprends toi. Mes parents sont tellement lourds !"

mercredi, 06 mai 2009

5 Les miches aux michetons

Thomann 5.jpgLa matière du pain vit. Elle enfle sur les tables au sortir du pétrin, une croissance invisible en attendant l'enfer du fournil. Pas grand chose dans ces boules encore fraiches. De l'eau. Du sel. De la farine. Du muscle. Une levure et encore pas chez tous puisque le soleil tropical condamne les levures boulangères. La blancheur irréelle de ces boules sous le néon  des caves rappelle évidement celle de nos propres miches, celles que l'on gare loin du soleil justement.

Qui sait comment l'on passe de la miche au micheton ? Par le jeu du langage le micheton devenait vache à lait. Michetonner, le mot donnait aux femmes victimes le droit de se croire maitresses de leur destinée.

Durant le repos précédant le fournil la température de la boule du pain des blancs monte doucement. Elle égale celle du corps humain. Durant cette attente la matière cherche sa forme. On la croit inerte quand elle fermente sous sa peau sans soleil. Les levures altèrent son corps, pas encore bactérie, déjà plus que de simples champignons. A mi-chemin entre animal et végétal ce golem est notre ébauche.

C'est sur. La famille Thomann règne en maitre sur le pain aux Lilas. La qualité de leur pain questionne l'équilibre mental des clients des autres boulangeries de la ville. La dynastie occupe les deux bastions au carrefour du métro de part et d'autre du biseau que forment le boulevard de la Liberté et la rue de Paris. Dans l'une le fils et la fille préparent la relève, dans l'autre le papa et la maman entretiennent l'arrière garde des jeux de la marchande. Quand mon quotidien ouvert à la page licenciements souffle le vent des annonces de désastres, je me réfugie dans l'une ou l'autre de ces survivances franco-franco-française.

Un temps de simplicité.

Cette dynastie pourrait vivre de ses rentes, faire du fric dans la fripe, du flouze dans la blouse, ratisser du pèze sur le dos des obèses, tisser de la maille pour la marmaille.

Ils ont choisit boulanger et boulangère et si leur choix d'affronter deux heures avant l'aube la boulange réconforte quand d'autres préfèrent spéculer, je les aime avant tout pour le juste moelleux de la mie de leurs pains que seul protège de la lumière une  croute dont l'épaisseur parfaite affiche les obliques du mot ZEN.

lundi, 04 mai 2009

4 Les baignoires de Guantanamo

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Je pétris bio et vous ? A mon entrée dans le monde adulte, à cette croisée où les vingt années précédentes dictent notre soumission ou force notre insurrection j'ai rayé de mes listes de course tout ce qui de près ou de loin risquerait l'incorporation dans un pudding. Ma vigilance s'étendait aux pates à pizza, aux nans, aux tortillas, aux pains baladis. Les années érodèrent doucement mes remparts : la maturité rampait au-dedans. Un début d'apaisement vers la quarantaine me lança sur le net à la recherche de la recette du pudding perdu. A cet âge d'autres prennent maitresse, se convertissent à l'islam, fondent une start-up, font leur coming-out ou partent à pieds vers Puni,. Sur, c'est plus rock roll  quand il faut prendre la parole dans les diners en ville.

Au début prisonnier de la fin du siècle je laissais un robot brasser pour moi les œufs, le sucre, la vanille, les raisins secs, le lait. La machine pulvérisait l'ensemble, donnait à la chair du gâteau la texture d'une Nike-Air et défiait les mâchoires.

Désormais je réunis tous les ingrédients dans un même saladier et le geste retrouvé, mélange l'ensemble mes deux mains dans le bol. Lorsque je plonge mes mains dans la soulte puis referme mes poings je sens le blanc des œufs filer entre mes doigts. Progressivement la matière s'uniformise jusqu'à devenir une mélasse tiède mais je prolonge encore, tout entier à l'abandon du plaisir de la patouille. Ma seule concession à la modernité est une paire de gants jetables.

Au dessus du creuset les mains prisonnières de matière tiède, je laisse les effluves de rhum et les morves d'œufs m'emporter à rebours. Les plaisirs régressifs sont les plus difficiles à renier. La petite enfance a gravé notre cerveau limbique de la joie de sauter à pieds joints dans une flaque, celle de laper une purée, celui de sucer un doigt souillé de chocolat. Pour les plaisirs avouables sur le net.

ILS font tout pour nous détourner de ces vérités.

Adultes il nous faut payer une fortune pour simuler ce plaisir lors d'une cure de thalasso et de bain d'algues et de boue.

Je doute que monsieur Thomann pétrisse encore à la main. La cuve des pétrins moderne ressemble aux baignoires de Guantanamo, ce sont des essoreuses à rêves, des tueuses de révolutions, des blanchisseuses de nostalgie.

(à suivre...)

vendredi, 01 mai 2009

3 Le secret du corps des femmes n'est rien comparé à celui de l'eau de fleur d'oranger

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Au cœur de ce réacteur le pain, un objet qu'il ne fallait jamais laisser reposer sur le dos, allez savoir pourquoi. En fin de journée les autorités préservaient les restes durcis de cette valeur afin d'élaborer à intervalles réguliers le pudding mais dans cette caravane de la fierté, le pudding familial n'incorporait ni miette ni rognure ni de ces restes de tartine que laissent les convives lorsqu'ils refusent d'entrer dans la danse satanique qui conduit à prendre du fromage pour achever son pain, du pain pour achever son fromage jusqu'à l'obésité.

Ce pudding là assumait ses origines de récup, il anticipait les échanges de recettes entre maman bobo sur le net, il garantissait une fabrication home made puisque les boulangeries ne vendaient que du diplomate cet espèce de gâteau snobinard à base de récup de croissants. Qui dans une famille d'en bas sacrifierait assez de croissants pour en faire un gâteau ? Mon pudding familial tirait de l'humilité de son origine une fierté. Seules les années m'ont appris l'arrogance de cette humilité.

J'aime les piaillements continuels de la boulangerie des Lilas. Thomann qu'elle s'appelle. Madame Thomann. Autours d'elle la farandole des employées crée un halo sonore impénétrable au quidam. A dix mètres le terminus de la ligne 11 déverse ou absorbe selon les heures du jour les marées de clients. L'arrêt du 105 complète la danse.

Elles sont six où huit ou plus, une multitude à s'agiter dans le couloir derrière le comptoir de verre et à s'apostropher.

- Deux campaillettes

- Trois demies

- Deux tradis

- Deux zéros cinq s'il vous plait

Certaines ont moins de talent que d'autres mais on pardonnerait tout à cette troupe sympathique :

- Bonjour, je voudrais cent grammes de chouquettes, deux croissants, une tradition et trois pains aux raisins. Mettez moi un cannelé aussi.

- Un tradi et puis quoi ?

- Deux croissants trois pains au raisin et cent grammes de chouquettes et un cannelé

- Les trois croissants beurre ou ordinaires ?

- Beurre

- Et puis il vous fallait quoi d'autre ?

L'endroit exige la vigilance du client pour de ne pas ralentir la cadence. En même temps règne une décontraction totale comme si le roller coaster de la vente aux heures de pointe n'était qu'un immense jeu de la marchande pour adultes nostalgiques. La faute à la marchande si ses employées semblent heureuses.

Son mari invisible le jour ne pousse la porte du fournil que vers huit heures du soir. Il s'est levé à quatre heures du matin. Faites le compte. A vingt heures quand son fantôme apparaît à la porte du fournil, le voile de farine qui recouvre sa silhouette forme un halo dans la lumière du jour. Le nuage quotidien manque d'ensevelir jusqu'au souvenir sa mise, une chemise à carreau naguère bleue, un pantalon de jean tant une journée dans la nuée des fournées estomperait le plus flamboyant des accoutrements. Prisonnière du jour, Madame Thomann  laisse à ses responsabilités le soin de ternir sa silhouette. Elle a placé dans le commerce du pain son désir d'exister.

jeudi, 30 avril 2009

2 La crémation des gâteaux : une fatalité plus qu'une malédiction

 

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La crémation des gâteaux était une fatalité plus qu'une malédiction. Le four à gaz une boite pas assez grande pour héberger une dinde de noël boursouflait un  coté des quatre-quarts tandis que l'autre refusait de lever. Selon une légende cette distorsion résultait de l'usure prématurée d'une des parois, à gauche du four un enfer, à droite un pôle. Il fallait chaque vingt minutes promptement entrouvrir la porte, pivoter le moule en veillant à ne pas empêcher l'ensemble du gâteau de lever. Lors de cette opération il arrivait que la dilatation des gonds du four empêche de refermer la porte. Alors le quatre-quarts sorti du feu avait l'épaisseur d'un biscuit de guerre. A l'inverse la porte despotique pouvait interdire toute fuite, alors il fallait attendre la fin de la cuisson puis laisser le temps au métal de reprendre sa forme avant d'extirper ce qui pouvait rester de gâteau dans le moule. 

La précarité enchâssait cette relique de fourneau entre deux meubles. Ces deux meubles bas rassemblaient l'essentiel des fonctions d'une cellule familiale, l'exigence du lieu les fusionnait : un profane n'aurait décelé la frontière invisible mais réelle qui attribuait une place à chaque objet et permettait aux brosse à dents de voisiner la pelle à tarte en évitant les pièges du capharnaüm. Autour de ce creuset la caravane familiale ne cessait de lover et de superposer les autres fonctions. L'exigüité mobilisait  chaque molécule de l'air pour singer la vie. Elle ressemblait à ces maisons bretonnes où s'entassaient dans le même lit la famille au complet. Cinq pas de géant suffisaient à couvrir  la distance du timon à la lanterne arrière. Des pas de fourmis suffisaient à prendre la mesure de son petit coté.

Au dehors des remparts de ce temple le monde le printemps les grands l'hiver les petits les autres menaçaient. Un sens aigu des hiérarchies divisait le monde en deux. A l'intérieur du campement les pairs. Une conscience de classe à l'envers bannissait toute communication avec ces égaux au soupçon qu'ils portaient forcément toutes les tares justifiant leur bannissement. A l'extérieur du lazaret, les élus. Les élus ignoraient les déchus. Des déchus si déchus que les qualifier total de la loose aurait été trop bien pour eux.

Il arrive que la vie ne soit pas simple. (à suivre ...)

mercredi, 29 avril 2009

1 Carrefour de la tourte épinard-saumon

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Dans mon panthéon culinaire le carrefour de la tourte épinard-saumon et de la purée aux truffes cache un cul de sac tombé en désuétude. D'un coté de  ce vestige les crêpes, de l'autre le pudding. Je mourrai sans comprendre pourquoi après un aller-retour sur le cul de la poêle les premières arborent d'un coté de grosses taches brunes et de l'autre une grêle caramel.

Qui sait pourquoi ces bretonnes pacifistes s'attifent des dégaines léopard des  guerriers zoulous ?

L'autre allée surannée contient le pudding où le U se prononce OU et le ING se prononce ingue comme le ING de bling un mot à la mode. Le poudingue est anti-mode, un sous-équivalent de la raclette et de la fondue beaucoup moins bling  qu'un bar au sel. Je vais pas vous la faire genre pou dingue, la cuisine a ses modes et la prochaine génération parlera dans vingt ans avec une émotion teintée d'humour de la façon dont leur grand mère cette has been de la spatule couchait ses saint jacques sur un lit de perles de jus d'oursin, perles qu'elle formait à la pipette dans un précipité d'azote liquide.

Le pudding c'est du pain.

L'arrivée à table du pudding familial dans sa gangue dévastée par l'enfer déclenchait une salve d'exclamations. Sur le dessus bruni les kystes des raisins secs perlaient la surface du gâteau ; sous la chaleur le suc de ces raisins avait sué deux heures au thermostat 8, le haut-fourneau avait caramélisé le miel de cette rosée mêlé à la migaine d'œuf. La carapace de ces bonbons fortuits défiait les molaires tandis que leur cœur fondait. Ces raisins avaient dans leur vie précédente trempé une heure dans un mélange de rhum et d'eau tiède. Posé sur un rebord le bol défiait les lois de la gravité, il invitait aussi à braver les interdits : comment résister à la tentation de picorer ces raisins que le sirop au rhum progressivement gorgeait ? Leur multitude assurait l'impunité : comment les gardiens du bol sauraient ils déceler l'absence d'un seul au sein de l'innombrable? 

Pourtant trois passages entre deux jeux multipliés par cinq enfants multiplié par leurs retours suffisaient à décimer la multitude et à permettre de  compter les grains orphelins sur les doigts d'une seule main. Cette défaite incitait à la recherche de coupable mais même la menace de représailles générales ne parvenait à briser la loi du silence des innocents. Il faut toute la naïveté d'un enfant pour croire à l'impunité de la répétition des larcins.

- Bon ! Puisque c'est comme ça il n'y aura pas de gâteau !" disait la maitresse des desserts.

Les mères heureusement sont immunisées contre la méchanceté - même si l'une d'entre elle de temps en temps congèle un nouveau né tandis que d'autres font tabasser leur mari avant de kidnapper leur propre fille - et leur tendresse commue les peines. En général la sentence excommuniait la horde de cinq et remplaçait dans la recette raisins par fruits confits.

Beaucoup moins bon. Deux heures de cuisson transforment les facettes des morceaux d'écorce d'orange d'ananas et d'angélique en brisure de quartz calciné. Sur la table le pudding ressemblait alors aux paysages des Chroniques de Riddick. (à suivre ...)

vendredi, 20 février 2009

Un samaritain, une samaritaine 6/6

Epicerie 6.jpgD'autres visages disent l'anonymat absolu d'une normalité totale. A peine ces visages reçoivent-t-il un bonjour tant ils fondent dans celui du suivant. Ils existent parmi leurs collègues durant les heures de bureau puis la solitude du soir les dissout. Des machines à produire mais c'est pire lorsqu'ils ne produisent pas. Dans la file d'attente je compte leurs produits: deux œufs, une boite pour humain, une boite pour chat, un paquet de mouchoir, un boite de tampon, une demi-bouteille de vin le vendredi. Un inventaire à pleurer. Le mien. Le votre peut-être.

Des tampons mini Ali en vend aussi.

La clientèle d'Ali varie suivant les heures. Aux antipodes de celle d'onze heure du matin celle d'onze heure du soir. Le matin les petites déjà vieilles racontent leurs malheurs. Le soir les bandes de quatre potes viennent rafler de quoi passer encore une heure ensemble: de la bière qu'ils boiront au goulot debout sous un porche. Ils portent des capuches forcément, sinon comment les passants pourraient ils savoir qu'ils sont vraiment de sales types ces sales mômes ? Pourtant dans le magasin d'Ali ils ne sont que des gosses torturés par l'ennui, l'amitié leur apporte un répit. Ali connait chacun d'eux :

- ça va ?

- ça va. Et ton père ça va.

- mon père ça va et ton père ça va.

Avec moi c'est seulement:

- Bonjour, ça va ?

Ali ne siège à la caisse que depuis quelques mois. Auparavant son oncle tenait le commerce. Un petit homme à moustache sans lumière quand le jeune Ali irradie.  J'ai apprécié ce changement. La perspective de la mort tenaillait l'ancien et le poussait à rétablir son karma. Il diffusait des sourates en sourdine. Un retour de religion fréquent chez les personnes âgées. Un retour de ferveur œcuménique. Une bougie de plus sur un gâteau suffit à leur rappeler le prix. Ils auront été salopards toute leur vie ces nouveaux culs bénis, catho, juifs, musulmans confondus, mais Dieu se rappelle aux salops à l'approche de la mort.

Des bougies d'anniversaire Ali en vend.

Ali ne connaît pas l'angoisse du bilan. Il se contente d'encaisser au fur et à mesure des clients et diffuse du raï au travers du poste de radio grand comme une grosse boite d'allumette à coté de la caisse.

Ali cache le secret de son coffre sous le magasin. Une trappe mange le passage entre la vitrine réfrigérée des produits frais et la gondole des gâteaux. Un système de poulie équipe la trappe et permet de descendre les marchandises dans cette resserre. Le regard plonge alors dans le temps des épiciers-charbonniers. Il ne reste plus qu'un seul de ces marchands aux lilas passé du charbon au gaz réchauffement climatique oblige et de l'épicerie au restaurant bobo crise oblige.

Sur les étagères d'Ali les produits attendent le client. La patiente de ces produits égale leur sagesse. Ces produits ont tatoué dans leur chair la certitude de rencontrer un jour leur client et plus surement que le tampon d'une date de péremption la couche de poussière des étagères mélangée la suie de l'avenue mesure la durée de leur vœu.

A l'intérieur des boites le temps sédimente à l'abri du regard. Il coagule la maïzena, sépare le jus d'orange de sa pulpe, le lait de coco de sa chair, il émascule le harissa, Cette certitude sereine d'un mariage entre le consommateur et le produit confine à la mystique et disqualifie les experts. Ali réinvente le marketing new âge de la proximité NO BAGNOLE. Ali a le crédit du credo du CREDOC, une sagesse orientale selon laquelle un produit doit marier un client. Chez lui comme dans la vie vraie c'est pour le meilleur et pour le pire.

En attendant le grand jour, les produits songent au sourire du client lorsque  après avoir déclaré "Je vais quand même voir si Ali en a", ce client gratouillé par un espoir non formulé, franchit toutes illusions en berne le seuil du magasin.

Soudain son sourire illumine sa figure: il a trouvé en bas deuxième rayon à droite ce qui n'existe pas. 

mercredi, 18 février 2009

Un samaritain, une samaritaine 5/6

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Madame T traine le mardi et le vendredi son amant du jour à la boutique pour attraper de quoi mijoter une soirée amoureuse. Madame T partage avec son caniche un secret plein d'humour: au matin elle note la prestation de son étalon d'un soir en tartinant son pain de confiture d'abricot ou de framboise. Dans le silence des matins ratés après les nuits ratées, elle regarde son chien en badigeonnant sa tartine de rouge, sourit. Elle puise dans cette complicité inventée de quoi continuer jusqu'au lendemain en oubliant qu'humour et amour supposent que l'on soit deux au moins sous peine de stérilité.

En face d'elle l'autre sourit aussi, con et béat. L'espoir dispute à la dépression le privilège de colorier ses joues dans la file d'attente d'Ali. Je ne sais quelle illusion elle conserve d'elle-même et de son amant en remorque. Celui-ci identique à celui de la semaine dernière et de la semaine d'avant, plus habitué à être à la ramasse qu'a se faire ramasser se dandine sur un pied trop content de l'aubaine, la bouche pleine de "ma chérie" de "ma poulette" de "mon amour". Un peu too much trop pour un premier soir non ?

Des préservatifs King Size et de la confiture de fraise, Ali en vend aussi.

Madame K promène chez Ali son manteau en peau d'animal au risque de périr sous l'avalanche de Kit-kat pour chat que les pans au vent menacent de déclencher dans les allées étroites. Madame K n'a pas d'autre âge que ce manteau plus mité que la couche d'ozone. Elle vit de jambon sous cellophane marque Number One et d'ours en guimauve à l'unité. Je ne sais rien d'autre d'elle.

De la poudre de coco violette Ali en vend.

Les clients d'Ali ne se laissent pas conter. A chaque âme un régime alimentaire. Chaque visage me frustre d'une histoire car les marques sur les visages des clients d'Ali dissimulent leurs secrets aussi bien que les peaux retendues des épiceries de la place de la Madeleine.

Lorsque mon karma plonge dans le rouge je me plante aux avant postes de la boutique d'Ali et repère Madame G ou une de ses contemporaines. Alors je leur propose mon bras pour traverser la rue et regagner des points. Rester à flot dans ce monde tient de la corde raide.

- merci vous êtes bien gentil.

- je vous en prie ce n'est rien.

La rue n'est pas large mais les pas de fourmis madame G laissent le temps de la réflexion. En traversant la rue avec ma madame G au bras je songe durant les deux premières bandes du passage clouté aux indulgences du moyen âge. Les madame G au bras ne pèsent pas lourd, pour un peu elle s'envolerait au passage d'un bolide. Il manque à ce monde un tableau d'indulgence quand même les tonnes CO2 se rachètent. Durant les deux bandes suivantes ma madame G au bras je songe aux passages piétons glissants en hivers ; l'été c'est pire, libres de tout danger que provoquerait le gel les bolides déboulent comme dans un jeu de quille. En été c'est strike à chaque mamie G.

Enfin je consacre les deux dernières bandes du passage à la fin de vie. Les dernières années marcher cinquante mètre jusqu'à l'épicerie devient un exploit à recommencer chaque jour sinon c'est l'assurance de mourir de faim au quatrième étage d'un immeuble des Lilas sans voisin. Ma madame G au bras je me demande dans quel état je serais à son âge. Ces dernières années plus que les premières questionnent la raison de vivre. La déchéance prévient elle ? A quel moment l'abandon prend le pas sur la raison ? S'en rend on compte ?  Trois questions que je ne poserais jamais à mamie G.

De la crème de jour hydratante Ali en vend.

(à suivre ...)

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