mardi, 28 avril 2009
Bonnes adresses

Ici les bonnes adresses, c'est de bon cœur. A partir de demain Mme T clôturera ma la revue du petit commerce des Lilas.
Boucherie Les Bruyères (Sté) 64 r Paris 93260 LILAS (LES) pour voyager dans le temps
La Brulerie des Lilas 64 r Paris 93260 LILAS (LES) pour voyager dans les mots
Fromagerie des Lilas 171 r Paris 93260 LILAS (LES) pour faire le bien
Thomann Romain 8 bd Liberté 93260 LILAS (LES)
Ikerchalene Najim 163 r Paris 93260 LILAS (LES) pour la moutarde, le gruyère rapé et tout ce dont en parle jamais sur les blogs.
Krys Optique des Lilas 138 r Paris 93260 LILAS (LES)
Et puis il y a madame T rue de Paris, elle vend des cahiers des années 70, madame S rue de Romainville, elle fabrique des ourlets et rénove les jupes, monsiuer D, monsieur F, mister X, mister minute le champion du monde deu ressemelage.
Ensuite, puisque je viens d'apprendre à jouer avec les liens hypertexte l'article du monde suivant continue de m'interroger.
http://www.lemonde.fr/archives/article/2009/04/24/2008-an...
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vendredi, 20 février 2009
Un samaritain, une samaritaine 6/6
D'autres visages disent l'anonymat absolu d'une normalité totale. A peine ces visages reçoivent-t-il un bonjour tant ils fondent dans celui du suivant. Ils existent parmi leurs collègues durant les heures de bureau puis la solitude du soir les dissout. Des machines à produire mais c'est pire lorsqu'ils ne produisent pas. Dans la file d'attente je compte leurs produits: deux œufs, une boite pour humain, une boite pour chat, un paquet de mouchoir, un boite de tampon, une demi-bouteille de vin le vendredi. Un inventaire à pleurer. Le mien. Le votre peut-être.
Des tampons mini Ali en vend aussi.
La clientèle d'Ali varie suivant les heures. Aux antipodes de celle d'onze heure du matin celle d'onze heure du soir. Le matin les petites déjà vieilles racontent leurs malheurs. Le soir les bandes de quatre potes viennent rafler de quoi passer encore une heure ensemble: de la bière qu'ils boiront au goulot debout sous un porche. Ils portent des capuches forcément, sinon comment les passants pourraient ils savoir qu'ils sont vraiment de sales types ces sales mômes ? Pourtant dans le magasin d'Ali ils ne sont que des gosses torturés par l'ennui, l'amitié leur apporte un répit. Ali connait chacun d'eux :
- ça va ?
- ça va. Et ton père ça va.
- mon père ça va et ton père ça va.
Avec moi c'est seulement:
- Bonjour, ça va ?
Ali ne siège à la caisse que depuis quelques mois. Auparavant son oncle tenait le commerce. Un petit homme à moustache sans lumière quand le jeune Ali irradie. J'ai apprécié ce changement. La perspective de la mort tenaillait l'ancien et le poussait à rétablir son karma. Il diffusait des sourates en sourdine. Un retour de religion fréquent chez les personnes âgées. Un retour de ferveur œcuménique. Une bougie de plus sur un gâteau suffit à leur rappeler le prix. Ils auront été salopards toute leur vie ces nouveaux culs bénis, catho, juifs, musulmans confondus, mais Dieu se rappelle aux salops à l'approche de la mort.
Des bougies d'anniversaire Ali en vend.
Ali ne connaît pas l'angoisse du bilan. Il se contente d'encaisser au fur et à mesure des clients et diffuse du raï au travers du poste de radio grand comme une grosse boite d'allumette à coté de la caisse.
Ali cache le secret de son coffre sous le magasin. Une trappe mange le passage entre la vitrine réfrigérée des produits frais et la gondole des gâteaux. Un système de poulie équipe la trappe et permet de descendre les marchandises dans cette resserre. Le regard plonge alors dans le temps des épiciers-charbonniers. Il ne reste plus qu'un seul de ces marchands aux lilas passé du charbon au gaz réchauffement climatique oblige et de l'épicerie au restaurant bobo crise oblige.
Sur les étagères d'Ali les produits attendent le client. La patiente de ces produits égale leur sagesse. Ces produits ont tatoué dans leur chair la certitude de rencontrer un jour leur client et plus surement que le tampon d'une date de péremption la couche de poussière des étagères mélangée la suie de l'avenue mesure la durée de leur vœu.
A l'intérieur des boites le temps sédimente à l'abri du regard. Il coagule la maïzena, sépare le jus d'orange de sa pulpe, le lait de coco de sa chair, il émascule le harissa, Cette certitude sereine d'un mariage entre le consommateur et le produit confine à la mystique et disqualifie les experts. Ali réinvente le marketing new âge de la proximité NO BAGNOLE. Ali a le crédit du credo du CREDOC, une sagesse orientale selon laquelle un produit doit marier un client. Chez lui comme dans la vie vraie c'est pour le meilleur et pour le pire.
En attendant le grand jour, les produits songent au sourire du client lorsque après avoir déclaré "Je vais quand même voir si Ali en a", ce client gratouillé par un espoir non formulé, franchit toutes illusions en berne le seuil du magasin.
Soudain son sourire illumine sa figure: il a trouvé en bas deuxième rayon à droite ce qui n'existe pas.
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mercredi, 18 février 2009
Un samaritain, une samaritaine 5/6

Madame T traine le mardi et le vendredi son amant du jour à la boutique pour attraper de quoi mijoter une soirée amoureuse. Madame T partage avec son caniche un secret plein d'humour: au matin elle note la prestation de son étalon d'un soir en tartinant son pain de confiture d'abricot ou de framboise. Dans le silence des matins ratés après les nuits ratées, elle regarde son chien en badigeonnant sa tartine de rouge, sourit. Elle puise dans cette complicité inventée de quoi continuer jusqu'au lendemain en oubliant qu'humour et amour supposent que l'on soit deux au moins sous peine de stérilité.
En face d'elle l'autre sourit aussi, con et béat. L'espoir dispute à la dépression le privilège de colorier ses joues dans la file d'attente d'Ali. Je ne sais quelle illusion elle conserve d'elle-même et de son amant en remorque. Celui-ci identique à celui de la semaine dernière et de la semaine d'avant, plus habitué à être à la ramasse qu'a se faire ramasser se dandine sur un pied trop content de l'aubaine, la bouche pleine de "ma chérie" de "ma poulette" de "mon amour". Un peu too much trop pour un premier soir non ?
Des préservatifs King Size et de la confiture de fraise, Ali en vend aussi.
Madame K promène chez Ali son manteau en peau d'animal au risque de périr sous l'avalanche de Kit-kat pour chat que les pans au vent menacent de déclencher dans les allées étroites. Madame K n'a pas d'autre âge que ce manteau plus mité que la couche d'ozone. Elle vit de jambon sous cellophane marque Number One et d'ours en guimauve à l'unité. Je ne sais rien d'autre d'elle.
De la poudre de coco violette Ali en vend.
Les clients d'Ali ne se laissent pas conter. A chaque âme un régime alimentaire. Chaque visage me frustre d'une histoire car les marques sur les visages des clients d'Ali dissimulent leurs secrets aussi bien que les peaux retendues des épiceries de la place de la Madeleine.
Lorsque mon karma plonge dans le rouge je me plante aux avant postes de la boutique d'Ali et repère Madame G ou une de ses contemporaines. Alors je leur propose mon bras pour traverser la rue et regagner des points. Rester à flot dans ce monde tient de la corde raide.
- merci vous êtes bien gentil.
- je vous en prie ce n'est rien.
La rue n'est pas large mais les pas de fourmis madame G laissent le temps de la réflexion. En traversant la rue avec ma madame G au bras je songe durant les deux premières bandes du passage clouté aux indulgences du moyen âge. Les madame G au bras ne pèsent pas lourd, pour un peu elle s'envolerait au passage d'un bolide. Il manque à ce monde un tableau d'indulgence quand même les tonnes CO2 se rachètent. Durant les deux bandes suivantes ma madame G au bras je songe aux passages piétons glissants en hivers ; l'été c'est pire, libres de tout danger que provoquerait le gel les bolides déboulent comme dans un jeu de quille. En été c'est strike à chaque mamie G.
Enfin je consacre les deux dernières bandes du passage à la fin de vie. Les dernières années marcher cinquante mètre jusqu'à l'épicerie devient un exploit à recommencer chaque jour sinon c'est l'assurance de mourir de faim au quatrième étage d'un immeuble des Lilas sans voisin. Ma madame G au bras je me demande dans quel état je serais à son âge. Ces dernières années plus que les premières questionnent la raison de vivre. La déchéance prévient elle ? A quel moment l'abandon prend le pas sur la raison ? S'en rend on compte ? Trois questions que je ne poserais jamais à mamie G.
De la crème de jour hydratante Ali en vend.
(à suivre ...)
08:59 Publié dans Shopping, Un samaritain, une samaritaine | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : epicerie, les lilas, shopping, économie, marché, alimentation, blog
lundi, 16 février 2009
Un samaritain, une samaritaine 4/6

La solitude pousse monsieur H a faire le tour des épiceries de la ville. Il y promène sa queue de cheval et ses aphorismes de comptoir. Monsieur H porte autours du crane un bandeau identique à celui de Nastase en 72. Quand les bandeaux parleront celui de monsieur H racontera quarante ans d'une histoire en miettes entre les bornes de la victoire de Nadal cette année à Rolland Garros et celle de Nastase sur Arthur H en 72 à l'US open.
Le Ashe et ses quatre ailes occupaient une place centrale dans la vie de monsieur H comme dans celle de Nastase. Des bribes de sa vie cueillies dans la file d'attente, je sais que les ailes des centrales pour cause de H occupèrent elles aussi une place centrale dans la vie de monsieur H. Son bandeau conserve dans ses replis crasseux chaque fragment de cette histoire. Le temps a dégradé cet hommage au champion en accessoire puis en repoussoir avant que monsieur H ne cède à la fashion des rades de banlieue et ne cultive la queue de cheval, celle de Vercingétorix le vaincu et des nouveaux beaufs de Cabu mais monsieur H ne lit pas le Canard.
Du magret fumé Ali en vend aussi.
Ce bout de chiffon a imprimé comme un film radiologique le scénario des crises successives de monsieur H, de son divorce au chômage au temps partiel au chômage à l'errance au contrat solidaire à la chaine d'emballage chez Géodis. Durant la même période la baisse des prestations sociales, elle des indemnités chômage, la montée du CO2 imprégnaient le tissu. Ultime strate, quarante années de pellicules multipliées par la mémoire des pics de pollution vernissaient son lambeau qu'empuantissent les suées aigres pour attraper le métro de5h30 à Marie de Lilas.
La mémoire de monsieur H quand à elle n'imprime que ses défaites et la litanie des noms des vainqueurs des tournois du grand chelem. "Grand chelem" c'est comme ça qu'ils l'appellent au Balto rapport à sa taille et son air de sioux quand il est saoul.
L'ai-je écrit ? Monsieur H est verbeux, les souvenirs l'emplissent. Sa volubilité de monsieur H a arraché une fois à Ali ce commentaire :
- Il parle trop.
C'est l'unique fois où j'ai entendu Ali sortir d'une neutralité bienveillante.
Du shampoing anti pelliculaire Ali en vend aussi.
08:57 Publié dans Un samaritain, une samaritaine | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : epicerie, les lilas, shopping, économie, marché, alimentation, blog
vendredi, 13 février 2009
Un samaritain, une samaritaine 3/6

Deux phares du grand commerce ponctuent le début de l'avenue : champion, franprix. Ensuite une multitude d'épiceries balisent l'espace. A coté des deux autres elles sont des lampadaires. A quatre encablures porte de Bagnolet, Auchan-Géant impose son ombre. Il faut ces porte-avion de la distribution pour nourrir toutes les âmes de l'endroit, 25 000 aux Lilas, quatre fois plus à Bagnolet. La proximité de ces géants interroge. Malgré la supériorité de cette concurrence en terme de choix, de fraicheur, de prix, pourquoi le magasin d'Ali ne désemplit-il pas ? Pourquoi la crise atomique l'épargne-t-elle ? Chaque personne dans la file d'attente bouleverse les poncifs du JT. Tous ont fait un choix contraire à la logique, aux théories économiques, aux modèles de l'INSEE, à l'efficacité, aux cahiers roses du Figaro, pour tout dire ils insultent la modernité mais grâce à eux le magasin d'Ali est une chronique urbaine.
Madame G porte une broche en sautoir et une autre dans la hanche. Les années ont passé son visage au vinaigre dayak. Sa peau attache aux os du front et colle au maxillaire. La saillie des pommettes menace de crever sa face. Cette peau de tambour résonne de l'écho des années, une peau de tambour déchirée par les rides, elles s'accrochent malgré l'absence de chair, improbables comme un lichen et seulement nourries par l'aridité de la fin de vie.
Sur son crane des touffes subsistent, folles et hagardes, si légère que le moindre râle à sa guise les rabat dans un sens ou dans l'autre. Sous la brisure du nez, sa bouche perce son masque. Des dents de piranha défendent cette ouverture. Minuscules, sur trois rangs, elles confirment la réduction que le temps impose aux êtres lors de leur cheminement vers l'essence ou le néant. L'approche de la mort force le résumé et bâcle ce qui n'a pas encore été. Mamie G ressemble à une de ces momies dont la tête réduite accueillait au bout d'une pique les explorateurs du pays Dayak. Sur ces cranes miracles de la jungle ou de la touffeur du temps les dents imposent leur proéminence minérale qu'à peine mitent les bonbons menthol.
Ces trois rangées de dents gardent son âme prisonnière car il suffirait d'un instant d'inattention pour que l'âme de mamie G s'échappe vers l'éternité au sein du flot d'une volubilité sans complexe.
Un passage piéton marque la rue face à la boutique. A cet endroit le trottoir s'abaisse pour laisser passer poussettes et fauteuils roulants mais la minuscule marche demeure comme une falaise pour les jambes de madame surtout en hivers quand le froid rouille l'articulation de sa hanche. Il faut lui offrir le bras pour l'aider à franchir le trottoir.
Des quenelles de brochet Ali en vend aussi.
(à suivre, en éspérant que ce vendredi 13 porte chance à Ali The Wizard)
08:53 Publié dans Shopping, Un samaritain, une samaritaine | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : epicerie, les lilas, shopping, économie, marché, alimentation, blog
mercredi, 11 février 2009
Un samaritain, une samaritaine 2/6

L'évidence de la naissance de ma calvitie ne m'apparut que lors de ma cinquième visite chez Ali. Une tonsure subtile et facile à dénier.
- Moi ? Chauve ? N'importe quoi !
Un rond de cuir poli. Un miroir au travers duquel la caméra plongeait et disséquait mon âme. Ce microscope renvoyait mon revers, ce coté pile de la pièce, celui auquel le monde dénie la moindre chance. La mort pénétrera mon crane par cette lucarne ou cette canette de bière dans ma main la déverserait-elle ?
Paradoxalement cette double découverte m'a réconforté car elle qualifiait ma position au sein de la file d'attente d'Ali, ce défilé des gueules cassées de la modernité. Sa file d'attente cubiste renvoie simultanément tous les visages de la nation mais pour l'appréhender il faut posséder sa géographie Lilasienne. L'avenue de la République coupe la ville en deux. Elle part de Paris et mène à Romainville puis vers les territoires de l'Est autant dire l'inconnu. La mairie marque le centre de la ville et le milieu de cette rue. Au passage de la mairie l'obligation d'irriguer la banlieue divise l'avenue de la République en deux branches. La bouche du terminus de la ligne 11 Chatelet-les Lilas balise cette patte d'émeu. Sur le pignon d'un bâtiment une fresque rappelle la chanson de Gainsbourg: même les cités de la petite couronne connaissent leur quart d'heure de gloire. Au-delà c'est No-Land à chaque pâté de maison.
De l'aérosol senteur Lilas Ali en vend aussi.
Le magasin d'Ali sent le froid en hivers et l'été poisse de la senteur des villes. Il sent la crevette au bout de la seconde allée à droite lorsqu'un client a éventré un sac de croquettes. La porte toujours ouverte livre sans condition le volume du magasin à la rue. Chez Ali c'est ville ouverte tandis que les légumes au dehors laissent le boulevard les ensevelir. Le magasin d'Ali sent les vestiges de l'explosion d'une bouteille de vinasse. Les taches violettes s'étendent sous les rayonnages et empestent durant trois jours: impossible de déloger l'odeur.
Il sent l'odeur de l'argent, l'odeur fade des pièces passées de main en main, celle des petits billets bleus et gris de cinq euros froissés par milles échanges. Si ! L'argent de la rue a une odeur. Pour preuve l'absence d'odeur de ce billet oublié dans la poche d'une chemise. La lessive en gommant son histoire a jeté à l'égout la trace des gestes du quotidien. Le pain. L'épicier. Le marchand de journaux.
L'odeur de ce quotidien, celle de la multitude, ces "merci", ces "mon plaisir" s'évaporent au fur et à mesure que l'on grimpe la pyramide, du roman de 10€ au renaissance de 50€, au moderne de 500€. Celui ci comme sa légende n'a pas d'odeur.
(à suivre ...)
08:50 Publié dans Shopping, Un samaritain, une samaritaine | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : epicerie, les lilas, shopping, économie, marché, alimentation, blog
lundi, 09 février 2009
Un samaritain, une samaritaine 1/6

Ali le samaritain ne lève jamais son rideau avant neuf heures. Le soir il borde le dernier Lilasien avant d'éteindre la lumière. Une heure sonne alors.
Ali vend des sacs poubelle et du beurre. Il vend les objets indispensables aux naufragés des cités. Des ouvre-boites. Des piles électriques. Du riz. Son antre contient le Vendée Globe et sert de magasin d'accessoires à Kho Lanta. Ali vend de quoi rallumer les flammes, faire des étincelles et explorer la nuit. Il vend l'improbable: du lait de coco, de la chapelure, des bougies chauffe-plat, des balais à nettoyer le pont. Il vend la désuétude, des éponges à récurer, du tapioca, des pinces à linge. Son magasin c'est la Samaritaine tenue par un kem en mitaines.
Ali éclaire sa tanière au néon mais son temple du petit commerce irradie. La nuit il hypnotise les lémuriens, le jour il héberge les yeux pochés des victimes. L'incandescence du halo de l'avant du magasin diminue au fur et à mesure que le client s'enfonce dans le tunnel creusé dans le pâté de maison où Ali stocke ses packs d'Evian et de Badoit. Un jour une grue Poclain pilotée par la modernité crèvera les façades.
Alors en passant devant le château de cartes ruiné le passant s'exclamera "je n'imaginais pas que c'était aussi grand !".
En attendant nul ne sait comment Ali parvient à faire tenir sa caverne au complet entre les quatre murs de son phare.
Du far breton Ali en vend.
Du far à paupière aussi.
A coté et derrière la caisse il range son vin et ses alcools. Deux bouteilles de Taittinger, trois de Pastis. Non loin une armoire réfrigérée propose de la bière aux Robinsons des banlieues. Il m'arrive d'en faire partie.
J'attrape la cannette, referme la porte vitrée. La file d'attente m'absorbe. Deux, trois clients gonflent toujours sa lame. Là dans l'air soufflé par la rue j'ai surpris mon autre moi.
Un moniteur fait face à la caisse et permet à Ali de surveiller le magasin sans bouger de son poste. Les images défilent en boucle. Le frais. Le stock de bouteilles d'eau. L'allée des boites de conserves. Celle des céréales et des gâteaux. Trois allées en tout. La dernière caméra surplombe la file d'attente. Sous cet angle j'ai aperçu mon dos, le creux de mes reins, mes fesses et plus bas mes chaussures. Au péril de plusieurs torticolis, je n'avais jamais su avant de devenir un fidèle d'Ali quelle impression je laisse lorsque je tourne le dos à quelqu'un. Lorsque je fuis.
Ce dos m'a rassuré. Le dos normal d'une personne normale. Un bon dos.
(...à suivre...)
08:45 Publié dans Shopping, Un samaritain, une samaritaine | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : epicerie, les lilas, shopping, économie, marché, alimentation, blog
lundi, 19 janvier 2009
8/8 Les copeaux de crottin

Les employés de monsieur B ont des prénoms des années quatre-vingt. Sabrina, Aicha, Cédric, Mohamed, des prénoms voués aux petits boulots dans les années deux mille. Des prénoms de ma banlieue, des blases à parcours d'insertion, leur crise permanente démarra avant même la naissance de leurs parents il y a un demi-siècle. Dans le métier de précaire leur habit fait le moine: il exhausse les exonérations de charges. Leur mèche humble, leur blouse triste, leur posture de victime, témoignent de leurs efforts pour supporter la bure du prolétariat.
Ils voulaient être libres. Comme vous. Comme moi.
Lorsque le collège les recracha à l'issue de leur seizième année ils applaudirent cette liberté retrouvée. Dans le texte:
- Top cool la vie".
Ils n'ont jamais aimé le collège et le contraire était vrai ; un divorce en quatre actes numérotés à rebours, sixième, cinquième, quatrième, troisième. Les autres accéléraient dans cette seconde ligne droite alors que le lycée entrait en vue. A mi-parcours eux fleuretaient déjà avec les bas cotés. Ils fleuretaient aussi dans le recoin à coté des toilettes du collège et à l'arrière des bus.
S'ils accueillirent leur libération en vainqueur, elle les domine chaque jour depuis. Leur liberté les livre en pâture aux forces vives du petit commerce puisque les grandes enseignes, ces havres de respect du droit du travail préfèrent pour installer des chaussettes dans leurs rayonnages les légions des titulaires d'un Deug et bientôt du L de LMD.
Je n'en veux pas à monsieur B mais à sa corporation.
Leur vie sur les terres de l'entreprise en nom propre n'est pas facile mais ces années resteront les plus belles de leur vie. Les victimes défilent. Il les use. Il les abuse. Il les jette et vous jurerait qu'il les aide. De derrière son comptoir il règne sur ces éclopés de la vie, vingt ans et encore plein d'espoir. Dans la file je patiente en me dandinant d'un pied sur l'autre car la valse des apprentis ralentit la cadence. Comment pourraient ils apprendre un métier en quinze jours ces gosses ?
- Je les forme ! Je leur apprends un métier !" Clame pourtant monsieur B.
Il y a des phrases comme ça. Il y a des idées aussi. Elle commence par "moi je". A l'opposé du "je", le "eux". Le "eux" c'est les autres. Les autres c'est moi. Parmi les aphorismes d'association de commerçants le fameux "trop d'impôt tue l'impôt".
Malgré le spectacle des apprentis de monsieur B j'ai renoncé à soutenir l'économie locale par ma visite hebdomadaire chez ce fromager affameur. Je me fournis chez Leader Price. J'y achète de la mimolette en paquet de un kilo, une mimolette pour laquelle le lait, les ferments, la présure, l'air même, ne sont qu'une légende. Elle m'arrive sous plastique d'une usine des Pays-Bas. Cette mimolette décomplexée nargue Jean Louis B et Nicolas H ; elle fout une claque aux cliques des amap de mon quartier ; un fromage de la ville, solitaire, anonyme, sans passé.
Lorsque je mâche cette mimolette à la recherche du gout perdu je songe à monsieur B. Il essaie de bien faire, simplement le ramage du fromage ne s'offre pas au premier venu.
Je n'en veux pas à monsieur B mais à sa corporation.
Une solution pour profiter d'un crottin de chèvre affiné trois mois et sec comme une vielle bique. Tirez à l'économe de fine lamelles d crottins et présentez-les dans un ramequin. Cette présentation développe l'arome et invente à ce fromage devenu croute une fraicheur.
Pour terminer, un morceau de la prose de http://www.cheeseonline.fr/ :
"3 à 8 semaines selon les types (fermiers ou laitiers). Lait cru ou pasteurisé Caillé obtenu à partir de lait emprésuré à chaud. Brisé, moulé et pressé. salé puis entouré d'une toile, remis en moules et pressé encore. Lavages à l'eau salée. Affiné sur un lit de paille de seigle" On parle ici de Saint Nectaire". Appétissant non ?
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vendredi, 16 janvier 2009
7/8 Les copeaux de crottin

Dans ce monde-ci j'ignore les raisons de l'amour que monsieur B porte à son tiroir caisse. L'attention qu'il lui donne me laisse simplement mesurer l'intensité de sa flamme. Une flamme à ne pas y laisser un billet de cinquante euros. Sa machine à calculer la marge ne possède en plus des touches des chiffres que deux opérateurs :
- /
Soustraction & Division
Sur ces machines à calculer les clients représentent plus un risque qu'une opportunité. Risque de grivèlerie, risque de faux billets, de chèque en bois. Risque que la petite dame à la canne brise une vitrine ou fasse tomber un présentoir, risque que ce môme en poussette attrape un paquet de confiserie. La gravité de monsieur B est telle que le client en chair lorsqu'il entre dans le magasin présente plus de danger que le client absent, celui qui a renoncé à manger du fromage pour toujours.
Son bilan comptable ne possède qu'une colonne charge. Le remboursement du prêt, les taxes locales, les charges sur les salaires des employés, les taxes d'apprentissages. Demandez-le-lui, sa mémoire des débits vous impressionnera. Sélective, elle oublie l'aide à la création d'entreprise les exonérations de charges, les crédits d'impôts, les bonus divers de la commune et du département et le grand secret de son coefficient de passage en vente.
La logique prévaut dans le magasin. Les meules appuient leur énormité contre les murs tandis qu'à l'avant dans la vitrine réfrigérée les petites portions pour timides et célibataires épousent la forme de leur contenant. Fromages frais ou faits. Mon moment préféré dans la boutique de monsieur B est l'attente. Alors j'observe son apprenti du moment en découdre avec le fil à couper le gorgonzola-mascarpone. D'autre fois je le regarde découvrir avec émerveillement l'usage de la machine à trancher le jambon de parme.
- Plus épaisses les tranches" souffle monsieur B.
- Plus fines les tranches" crache monsieur B
- Pas comme ça !
- Je vous l'avais bien dit !
(à suivre...)
08:45 Publié dans Cuisine, Les copeaux de crottin, Shopping | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : fromage, fromager, les lilas, cuisine, blog, fragment
mercredi, 14 janvier 2009
6/8 Les copeaux de crottin

Trois boulettes de fromages frais flottent dans un bocal d'huile d'olive. De la vase verte et rouge recouvre le fond du récipient. Lors de mes premières visites je m'interrogeais sur l'équilibre mental de ce fromager là:
- Pourquoi ranger ses savonnettes usagées dans une trempe de saumure ? Pourquoi les exposer aux regards des clients?
Lors de mon troisième passage un client distrait demanda:
- Donnez-moi du gnagnagnio !
J'ai su ainsi que le gnagnagnio était comestible, provenait des bords de la méditerranée et pouvait agrémenter une salade.
Je lui laisse son gnagnagnio. Je lui laisse cette litanie de points sur la carte. Tous les vingt kilomètres une appellation contrôlée. Tous les trois AOC un label rouge. La corporation réinvente la numération en base :
"Médaille d'Or"
Coté chiffres ils ont toujours été forts.
Sur une étagère des paquets de pates à dix euros chaque achèvent de pourrir. Comment rencontreraient-elles un client ces vaniteuses de la pate fraiche? 10 euros le paquet de pate ! La crise ne les aidera pas. Monsieur B possède aussi un présentoir vide à pain Poilâne, un râtelier à confiture de luxe. Chez les B aussi les temps sont durs. Ils sont durs comme la croute d'un vieux Salers. Ils sont durs depuis toujours. Demandez à un B ce qu'il pense du temps, des gouvernants, des américains, des allemands, des impôts, des lyonnais, des auxerrois ou de la taxe professionnelle.
- C'est sur que c'est plus comme avant.
- Ça pourrait pas être pire
- Ça pourrait être pire
La tristesse de monsieur B a une dimension archétypale. Il a un air de Danny Boom. Un Danny Boom, quoi de mieux pour vendre des Danettes ? On se lèverait tous s'il promettait de cesser de geindre ! Une tristesse totale comme il y a des guerres totales. Une tristesse à vous gâcher le plaisir à vendre du fromage aux clients.
La tyrannie du tiroir caisse provoque cette tristesse infinie car B est victime d'un charme lancé par la fée Camembert.
- Je vais anéantir cette ville et son usine à fromage! Je vais l'ensevelir ! Vous serez les Pompéiens de la raclette ! " Menace-t-elle.
- monsieur B, je vous ordonne de maintenir votre tiroir caisse toujours à flot sinon je mets ma menace à exécution." ajoute la puante sorcière en perçant le tiroir caisse.
Dans ce monde là une petite fille, Cunila, aidée de toutes la petites souris de la fromagerie attaquerait la fée en lui lançant des boulets fabriqués à partir de trous de gruyère.
- A l'assaut" hurle Gulari la souris chauve
- On va percer leurs défenses avec ces trous " répond la petite Cunila.
(à suivre...)
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