vendredi, 20 novembre 2009
Vlad - L'ambulance des pompiers

L'ambulance des pompiers
Henri observe son voisin, ami, cousin, récipiendaire de confidences muettes, victime, il ignore comment achever ce qu'il a commencé. Il n'a pas prévu de devoir tirer plusieurs fois sur Rémi-Jean.
- Je dors. Je vais me réveiller, la vieille va hurler que je la torture dans son sommeil parce qu'en me retournant dans mon lit j'aurais fait grincer un ressort, quand elle me sentira glisser de nouveau vers le sommeil elle me demandera un verre d'eau. Je vais me réveiller en me disant que la vie est merveilleuse.
Un sifflement liquéfie son oreille.
Il pue la poudre.
Le recul a labouré son épaule.
Henri pulvérise le carreau de verre de la crosse de son fusil, une pose de JT quand le cul des armes des vainqueurs viole des demeures, s'enfonce dans des ventres, défonce des crânes.
Rémi-Jean reçoit les éclats de verre sur le ventre et tente de fuir sur les coudes. Il a perdu depuis longtemps le compte de mourants et cadavres croisés en Afrique et partout ailleurs où le hasard des tremblements de terre, des guerres ethniques, des famines autant que leur ambition entraînent les jeunes journalistes. Les visages des morts accompagnent sa fuite immobile et forment une haie d'honneur. Il se sent solidaire et enfin pleure pour eux.
Ses talons raclent le carrelage, le tissu de son pantalon chuinte, ces bruits couvrent son souffle et signalent que ces jambes ne lui appartiennent plus. D'autres visages le rejoignent. Il n'a pas parcouru vingt centimètres. L'odeur acre des pétards et des fumées des fusées du quatorze juillet se superpose à celle de la poudre et à celle du sang, cette trainée étrangère et collante née de son coté.
L'année de ses huit ans il est tombé sur un éclat de verre fiché dans le sol juste avant le début du spectacle du 14 juillet. Parce qu'il savait que sa mère le forcerait à renoncer aux fusées, à la foule, au bruit, à la promesse de glace aux éclats de noisette, au serment d'un fragment du bal, il avait lapé le sang au creux de sa main. Juste avant le bouquet il s'était évanoui dans l'herbe de la prairie sans avoir la force d'appeler au secours pour ne se réveiller qu'au hurlement des sirènes. Longtemps il a considéré ce voyage, l'évanouissement, le transport à toute allure dans l'ambulance des pompiers comme le plus beau de tous.
Vingt centimètres plus loin une enfant Burkinaise dont il avait refusé de tenir la main le rejoint.
(à suivre...)
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mercredi, 18 novembre 2009
Vlad - L'air afféré des guerriers

L'air afféré des guerriers
Henri termine son appel avec la gendarmerie de Tulle, le planton ne l'a pas cru.
Henri remonte dans sa chambre, dépasse le corps de la vieille. Ses empreintes marqueront son parcours jusqu'à l'aube. Dans sa chambre il va droit à sa table de chevet, tire le tiroir à lui avec tant de force qu'il sort de son rail. Dans le fracas le contenu se répand sur le sol. Billes confisquées à Paul qui roulent et se perdent sous le lit, mouchoirs oubliés, un roman policier à couverture jaune et à plume, un calepin et un crayon papier dont il se servait pour noter ses dépenses quand il économisait dans l'espoir de fonder une famille, une épingle à nourrice et une boite de balles de guerre emballées dans du papier carton parcheminé.
De l'adhésif isolant renforce la boite. Dans sa précipitation Henri érafle son index sur la pointe de son Opinel. Au cul des douilles brille une étoile à cinq branches, symbole des usines de Milwaukee et du New Jersey qui de 1943 à 1945 produisirent pour les troupes US et la résistance française des balles de guerre.
Il sait maintenant ce qu'il doit faire, le futur lui apparaît aussi clairement que s'il était avéré.
Il glisse les balles dans une poche de son pantalon, le reste de la boite dans une autre avec l'air afféré des guerriers. Il file chez Rémi-Jean et tambourine à la porte vitrée : évidement Rémi-Jean ne ferme jamais le panneau du volet.
Henri connaît la lourdeur du sommeil du journaliste. Doit-il l'appeler cousin se demande-t-il en donnant de grands coups de botte dans l'ouvrant. Si Vladimir est son père alors l'adultère révélé ce soir et vieux de soixante ans fait du neveu du pirate son cousin. Un frère pourtant, un frère de trente ans son cadet. Le reflet de la lumière de l'escalier éclaire la pièce, Henri se redresse, sourit, respire, resserre son emprise sur le fusil, se demande ce que Rémi-Jean peut deviner de son coté de la porte vitrée, fixe la silhouette de son ami. La plénitude de sa nouvelle liberté gonfle sa poitrine.
Tout est si facile ! Il lui suffit de se laisser guider par le flot. Une énergie dont il n'a jamais eu conscience. Il ne pense pas : il agit. Quand Rémi-Jean remplace de l'autre coté de la vitre son propre reflet il tire au travers de la planche de bois. La balle perfore le battant et trouve Rémi-Jean quelque part entre l'aine et le nombril sans avoir la puissance de ressortir dans son dos. Au sol Rémi-Jean se tord.
Henri a fait deux pas en arrière le canon pointé vers le ciel. A nouveau il a sous estimé le recul et trop novice pour maintenir son arme a manqué de basculer dans le chemin.
Il apprendra.
(à suivre...)
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mercredi, 11 novembre 2009
Vlad - Se glisser dans la nuit et tirer

Il aurait pu se glisser dans la nuit et tirer
Aujourd'hui Henri sait la provenance de l'arme entre ses mains. Une huile vieille de quarante ans imprègne les spires du chiffon autour de ses parties métalliques, canon, chambre, gâchette, pontet. Lorsqu'il détoure cet oripeau, il prend le même soin que s'il défaisait le bandage souillé de son père blessé.
Son bras englue l'air d'arabesques lorsqu'il libère le canon. Sa poitrine peine à se soulever. Des hoquets la bloquent. Il se dit qu'il s'applique, que c'est normal de retenir son souffle :
- Une arme de quarante ans ! Pensez donc ! "
Il respire. L'affairement de ses mains suspend sa respiration, la goulée d'air emprisonné dans ses bronches menace d'exploser, déjà il suffoque de nouveau. Il enchaîne les gestes. Des voix l'assaillent. Henri n'a qu'une vague idée de ce qu'il compte faire. A peine sait-il ce qu'il ne veut pas faire.
- Il faut que quelque chose change !".
Il se répète qu'il n'a que trop attendu, que cette fois ci est la dernière. Après avoir remis le fusil en état il enfile une veste. Il marmonne :
- Ça suffit comme ça maintenant.
- ... ?
- Tout ! Rien !
- C'est tout ! C'est comme ça !
Sa tenue indique qu'il va sortir mais lui ne le sait pas. Il quitte sa chambre et entreprend de descendre. Parvenu à la porte d'entrée, Henri réalise qu'il a oublié son arme. Il retourne la chercher.
Il aurait pu se glisser dans la nuit son arme à la main, gagner les bois et quelque part vers la Croix de Disart au pied de la plaque de marbre où l'histoire a gravé le nom de son père, diriger le canon vers sa bouche et tirer.
(à suivre...)
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lundi, 09 novembre 2009
Vlad - La provenance de l'arme

La provenance de l'arme
Couché à une heure Henri s'est levé à quatre. Il ne sait s'il a dormi deux heures ou aucune.
Dès son réveil il a enfilé un pantalon de chasse et un pull à grosse côte. Il a acheté l'un et l'autre sur le catalogue par correspondance de la maison Vert Baudet glissé en encart dans son programme de télévision. Il ne chasse jamais mais a toujours cru qu'un jour quand la ferme marcherait mieux, quand il n'aurait plus la mère, quand il n'aurait plus le Paul, il pourrait courir bois et clairières, observer les oiseaux et les reconnaître à leur chant, à leur toupet, à leur vol. A lui aussi Vladimir a légué une passion.
C'est en prévision de ces moments qu'il imaginait comme la récompense pour une vie au cours de laquelle il ne s'en sera accordé aucune qu'il a commandé ces vêtements. Leur apprêt empeste la chambre. La glace de l'armoire lui renvoie l'image d'un de ces notables dont les tirs ratés gâchent les dimanches en forêt. Il n'est que paysan pourtant, un paysan auquel le miroir ne pardonne aucun des traits du dé de son visage, ni la broussaille des sourcils, ni la double barre au front, ni ces capillaires à fleur de nez, une ombre violette, soixante années de vents et d'hivers la provoquent mais aussi cette autre mesure de l'usure : deux verres de château neuf entre huit et neuf heures devant le JT.
Il possède une arme rangée dans le buffet du séjour. Il l'avait acheté par correspondance chez Manufrance un jour de cafard avant qu'ils ne ferment mais préfère attraper l'arme que Vladimir lui légua.
En cette fin d'automne 85, dans cette Corrèze où les armes de guerre vieilles de quarante ans ne manquent pas, Henri n'avait pas questionné sa provenance. L'attachement du vieux justifiait que lui-même l'entrepose et une fois par an brique chaque partie métallique. C'est naturellement qu'Henri l'avait remisée dans son armoire. Il l'avait placée debout dans un angle derrière ses vêtements pendus à des cintres confiant dans l'incapacité de Paul à la dénicher là.
Aujourd'hui Henri sait l'histoire de cette arme et comprend l'insistance du pirate.
(à suivre...)
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mardi, 13 octobre 2009
La fille court 5/5

La fille court. Elle longe le canal d'Aubervilliers. Un paradis pour les pécheurs, ici les péniches ne rident pas la surface plus de dix fois par jour. Le trait d'eau s'enfonce dans Paris et épingle la capitale deux écluses plus loin au bassin de la Villette. Auparavant il délimite la frontière entre Saint Denis et Aubervilliers puis traverse les terres sans noms entre le stade de France et le bassin. De part et d'autre du canal les façades hétérogènes et hétéroclites des hangars défilent. Désormais on fait du cinéma et de la sitcom dans leur ombre comme on faisait de l'acier doux et du façonnage. L'abandon gangrène les façades au fur et à mesure que Paris se rapproche, puis juste avant que le périphérique n'enjambe cette trouée les bords du canal ne sont que terrain vague et rêve de promoteur. Elle traverse cette plaine sans s'arrêter, passe sous le périph puis sous le boulevard Ney.
Quatre trente au kilomètre, elle n'a pas faiblit.
Un virage.
Elle sait avoir distancé les vigiles : qui pourrait la suivre ? Elle se relâche et les imagine les poings sur le hanches ou appuyés à un poteau d'interdiction de stationner. Gros porcs. Son front enfin ruisselle. Les goulées d'air forcent sa gorge. Huit cent mètres environ. Deux tours de piste. Entre une minute et demi et dix minutes selon le coureur : quoi de plus inégalitaire que le sport. Ensuite les étages, mais elle sait que les vigiles ne s'aventureront pas chez son frère même s'ils parvenaient à retrouver sa trace.
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dimanche, 11 octobre 2009
La fille court 4/5

La fille court. Elle fend la semi foule des samedis après midi. On la repère à cent mètres. Son accoutrement la démarque. Les autres autours portent les couleurs de leur classe. Gris, marron, souris, anthracite, noirs délavé, les couleurs de la soumission à l'ordre, celles du renoncement, celles de la tristesse quotidienne, celles des bus de banlieue dans lesquels on embarque avant l'aube, celles de la démission. Les couleurs de leur classe sont celles de la Redoute Automne Hivers 2005, pardessus noirs et hors saison, costumes chinés. Un accoutrement prétentieux, cravate et chemise supérieur à celui de leur rang, la prétention même les dénonce. Seules les matrones sénégalaises dans leurs boubous imprimés font tache. Leur nostalgie joyeuse et la promesse jamais concrétisée de vacances au village ensoleille l'espace.
Elle calcule que quatre virages la séparent de la sécurité. Sa poitrine et ses tempes la brulent. Le sang bout et se précipite vers son crane, chaque battement manque de le faire exploser. Elle réalise qu'elle a abandonné l'entrainement il y trois ans et qu'elle court sur ses restes. Sa peur s'efface derrière l'effort immédiat, elle flotte, la course réduit le présent à l'instant.
L'instant dure moins qu'une foulée. Un mètre quatre vingt dix sept à chaque enjambée, deux foulées à la seconde, quatre minutes trente au kilomètre, huit secondes au soixante mètres. Comment a-t-elle pu oublier ?
Trois virages avant l'arrivée. Elle a oublié le délire qu'entraine la privation d'air et doute de sa propre perception. Son acte la résume. Elle imagine des contes puis sitôt les dilue. A quelle vitesse faut-il courir pour distancer sa propre histoire ? Chaque foulée ouvre dix nouvelles perspectives et lectures de sa vie. Saint Denis. Les rues de la ville charrient l'histoire du monde et portent des noms de héros, des noms de martyrs, des noms de modèles.
Deux virages. Elle est une gazelle dont les bonds ponctuent la savane. Chaque changement de direction fortifie la croyance de la bête d'échapper au destin. Ces bêtes ne meurent jamais de mort naturelle pourtant.
Le tumulte des voix intérieurs s'est tut. Elle accueille le silence et la sérénité du second, du troisième du énième souffle. Elle s'amuse des Thorez et des Jaurès et des Lénine dont les plaques marquent les immeubles aux carrefours. Un siècle de l'histoire d'un mouvement résumé en douze kilomètres carré. Colonel Fabien, Stalingrad, Jean Moulin, la Commune, sans oublier la rue de la Citoyenneté et celle de la Solidarité. L'effort prolonge la volonté. Ou le contraire. Elle n'a plus qu'un seul but : tenir car elle a oublié jusqu'au mobile de sa fuite. Le future se limite à l'adresse de son frère : 17 quai de la Charente Paris 19ème, son refuge.
(à suivre ...)
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mercredi, 07 octobre 2009
La fille court 3/5

La fille court.
Dans son bureau le directeur du supermarché passe sa colère sur son adjoint et sur le responsable de la sécurité.
- On aura tous vu ! Imaginez que les autres hôtesses de caisse apprennent ce qui s'est passé et qu'elles se barrent toutes en mêmes temps avec le contenu de leur tiroir caisse à la main. Comment allez-vous les retenir ?
- On a l'adresse de la fille " fait l'adjoint. "On peut aller chez elle l'attendre ou même faire gentiment pression sur la mère ou le père pour savoir ou elle se cache." Il a trente-cinq ans. Cravate, chemise pastelle, manches retroussés par ce que c'est le genre de la maison, chaussures bien cirées. Du veau. Pas de veste bien sur. Le bleu de ses yeux est si délavé que le fixer rend pénible tout dialogue avec lui.
- Guy, est ce que d'après vous vos malabars ont une chance de la rattraper ? fait le patron.
- Je ne sais pas patron, répond Guy le responsable de la sécurité. J'ai sa fiche, elle y écrit qu'elle fait de l'athlétisme et qu'elle a été vice-championne de France cadet. Il semble que quelqu'un au personnel ait justement jugé que c'était un élément favorable et a donné un avis positif. Il va falloir qu'ils révisent leurs critères d'embauche ou qu'on me laisse mener des enquêtes de moralité avant embauche.
- Ecoutez Guy, le service du personnel n'est pas responsable du manque de condition physique de vos agents de sécurité. Au lieu de lire L'Equipe dans leur PC ils feraient mieux de s'entrainer. Un supermarché n'est pas un casino et vous n'êtes pas prêt de passer les caissières au détecteur de mensonge pendant l'entretien d'embauche. Oubliez l'ADN aussi. Bref ! Si vos gars ne la rattrapent pas ils sont virés. C'est simple. Vous trouverez une raison, absentéisme, alcool sur le lieu de travail ou manquement au règlement. A moins que je ne décide de donner suite à certaines rumeurs sur la façon dont certains se mêlent des embauches.
- Ils ne sont pas employés par PR€XIM€. On externalise.
- Eh bien vous allez externaliser les externes. Ne m'emmerdez pas avec vos détails.
(à suivre ...)
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mardi, 06 octobre 2009
La fille court 2/5

La fille court. Derrière elle deux types la poursuivent sans savoir qu'ils ne la rattraperont jamais. Un talkie walkie crachote à leur coté et les pans de leur blazer flottent dans leur sillage. Sur leur cœur un écusson figure une cible et invite au carnage. Il les estampille agent de sécurité car ni les boutons dorés de leur blazer ni les plis raides de leur pantalon ne les camouflent en gentlemen. Ils pèsent 95 kilos chacun. Des kilos conquis dans les salles de sports et aux pieds des immeubles à soulever de la fonte et à faire des tractions. L'âge et la respectabilité ont enrobé leurs muscles, un pavillon en banlieue avec un barbecue, un appentis et une haie de thuyas au fin fond du département ou au bout des pistes de l'aéroport s'attachent à cette graisse. Avant qu'ils ne trahissent les leurs, leur peau ébène palpitait, leurs veines saillaient et vrillaient dans leur chair l'histoire de leur combat ; les fibres de leurs muscles tressaillaient à la moindre impulsion, soulignaient leurs répliques et quand ils croisaient les bras ; ces pleins et ces déliés sur leur biceps écrivaient leur faits d'armes et taisaient les sarcasmes.
Elle est à deux cent mètres devant eux. L'un des sous-flics s'arrête et crie :
- Halte ! Halte ! Arrêtez vous il faut qu'on discute. On peut tout arranger Mademoiselle.
Il n'est même pas certain que sa voix porte assez pour rattraper la fille. Il attrape son talkie et rapporte :
- Patron on est derrière elle. Elle a du bouffer des amphètes la salope. Faut prévenir les autorités. Je ne suis pas certain qu'on pourra la rattraper.
L'appareil souffle :
- Pas question. Je vous paye parce que vous êtes de grands sportifs. Je n'invente rien : vous me l'avez juré à l'embauche. Maintenant il faut le prouver et pas seulement rouler des épaules devant les petites dans le magasin. Si les flics s'en mêlent on ne récupérera jamais l'argent.
- Bien patron.
Il n'a pas l'habitude de contredire celui qu'il appelle patron. Il a raison car de l'autre coté du talkie ledit patron ne supporte que sa propre opinion.
La fille bifurque à droite. Si elle parvient à enchainer deux virages les vigiles la perdront de vue. L'un d'eux boite car tout à l'heure sur le parking du supermarché plusieurs clients ont tenté de freiner leur course, l'un deux à lancé leur chariot sur eux en prétextant une fausse manœuvre. Forcément ils sont contre tout ce qui porte cravate ou costume et forcément solidaires de la fille comme de tous les fuyards sans questionner les raisons de sa fuite. Ils aiment Robin des bois, Jeanne d'Arc, Gandhi, Mesrine et Ben Laden. Le caddie l'a percuté sur le coté de la cuisse et le client a lâché un "Désolé !" En même temps il souriait de son bon tour.
(à suivre ...)
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dimanche, 04 octobre 2009
La fille court 1/5
La fille court. A chaque foulée les bandes orange et argent sur les cotés de sa paire d'Aesics balancent leurs éclairs. Pas de quoi susciter la convoitise des gangs : ses chaussures sont dessinées pour la course. Pas pour parader dans les cages d'escalier. Pas pour soutenir les murs. Au dessus elle porte les attributs de son âge et de sa condition, un jean, un tee. Dans ses tiroirs c'est jean ou jean, pas de robe à fleur ou de jupe moulante, de collant à damier ou de short en lamé, aujourd'hui elle porte un 501 vieux de quatre ans parce qu'elle n'a le choix qu'entre vieux et moche. Son tee-shirt vient de Chine. Sur sa poitrine on lit "PR€XIM€" en lettre rouges sur le fond blanc. Le symbole € zèbre la poitrine de la fille. Pas besoin d'avoir un master en marketing ni de lire les affiches 4X3 pour comprendre que PR€XIM€ abaisse les prix.
"PR€XIM€ à vous l'Euro"
"L'Euro c'est PR€XIM€"
Pas de bijoux en conformité avec le règlement intérieur. En accord avec le même règlement ses cheveux sont attachés, conséquence des règles sa queue de cheval tressaute à chaque foulée. Elle respire avec aise et ses lèvres entrouvertes brillent encore comme si elle venait de les maquiller. Elle a la peau mate des filles du Sud et leur nez arrogant. Ses yeux s'étirent et scrutent la rue et les façades à la recherche d'un abri. Chaque appui la propulse de deux mètres sans qu'une goutte de sueur ne perle de son front. Elle compte et additionne et mesure sa foulée et son souffle, soudain heureuse de se retrouver. Elle oublie sa fuite, sa panique, l'émotion extrême, ses larmes d'exaspération, son hilarité quand elle a traversé les parkings, ses ébauches de révérence devant les clients éberlués.
Elle se souvient de la rage la poussant sur la piste le mercredi après midi, le vendredi soir et le lundi au Parc des Sports. Elle retrouve le gout alcalin de la brulure des poumons, celui salé du mélange de larmes et de sueur, leur route le long du creux des joues vers la commissure des lèvres ; elle retrouve la morve, cette consistance molle incommodante et sans gout. Elle revoit sa silhouette cassée en deux les mains sur les genoux et l'entraineur qui déjà lui lançait :
- Deux séries encore !!! Va-y Sylvia c'est maintenant que tu te fabriques."
Elle s'arrêtait la gueule déformée par un mors invisible, l'écume aux lèvres, un poing dans le ventre, une tenaille dans les reins. Mains sur les hanches, la bile brulait sa gorge puis sa bouche ; elle mesurait alors qu'à courir après son ombre elle ne parviendrait jamais au repos mérité qu'apporte la victoire. Elle maudissait l'entraineur pour ses formules toutes faites et ses encouragements à tout rompre alors que brisée elle attendait simplement que l'envie de vomir sur la pelouse du terrain de foot à coté de la piste lui passe.
La même férocité l'habite cette après midi. Dans la ceinture de son jean trois mille euros en billets de dix et de vingt. Une babiole.
(à suivre ...)
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lundi, 02 février 2009
Les rasoirs bics 5/5

Je crains de ne devoir quand la sénilité fera trembler ma main, lorsque l'épuisement des ressources obligera le monde développé à revenir à l'essentiel, de ne devoir réapprendre à affuter mes lames et à me servir d'un couteau. Alors je me souviendrai de ces stands à Dehli, à Jaipur, à Manille où à même la rue je me faisais raser hier, juste avant la grande Mondialisation.
En attendant ce drame je continuerai à adhérer à ce que l'on me désigne comme étant le progrès. Je pourrais résister, refuser de tomber dans le piège de ce progrès technique créateur d'un besoin qui m'aliène comme producteur et comme consommateur. Je préfère me laisser guider et gouter la joie éphémère du déballage de blister. Ma dernière trouvaille : un rasoir à cinq lames équipées d'un vibrateur (*) censé diminuer la sensation d'abrasion des lames multiples lorsqu'elles courent sur la peau.
Certaines grandes surfaces gardent ces bijoux sous clé, d'autres se contentent d'un blister pour empêcher la fraude. Etrange monde que celui où des individus volent des rasoirs. Je comprends que l'on vole une orange, des pates, des patates, une game-boy, je comprends même que l'envie pousse à la vilénie et permettent à certains, certaines de voler le mp3 du meilleur ami, du camarade de classe, l'essence d'un voisin, une télé dans une résidence secondaire !
Mais un rasoir ?
Qui peut être assez dénué de poésie pour voler un rasoir ?
L'épuisement des ressources mettra fin aux blisters et aussi surement qu'aux rasoirs multi lames.
Le Baron B. n'a pas attendu mon âge adulte pour me prendre pour un imbécile. Les stylos du Baron Bic ont pollué mon enfance jusqu'à ma puberté, alors ses rasoirs ont pris le relais. L'école d'alors, républicaine et démocratique jusqu'à la bêtise veillait jalousement sur l'égalité entre les élèves et puisque qu'elle érigeait la calligraphie en vertu, cette école là distribuait des stylos à chacun afin de garantir l'égalité des chances.
Cette école là aussi fauchée que celle d'aujourd'hui nous dotait d'un bic jaune à la bille si fine qu'écrire seulement son nom en haut de la feuille menaçait de la déchiqueter.
L'épreuve suivante, la calligraphie de "Le lapin mange une carotte" permettait au maitre de distribuer des 4 et des 5 sur vingt. Elle lui permettait d'affirmer son pouvoir et lacérerait la feuille.
Identique au temps du rêve, le temps du rasage quotidien dure toujours. L'esprit vagabonde. Parfois une idée de valeur surgit mais j'ai depuis longtemps renoncé à les retrouver. Le réveil les évapore de la surface de la mémoire. Des idées à mousse à raser. Des idées barbantes. Voilà justement ce à quoi je songeais ce matin en usant du gadget du baron B.
(*) Un vibrateur, pas un sex-toy
08:38 Publié dans Intermède, Shopping | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : rasoir, bic, hygiène, blog, fragment, humour

