mardi, 13 octobre 2009

La fille court 5/5

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La fille court. Elle longe le canal d'Aubervilliers. Un paradis pour les pécheurs, ici les péniches ne rident pas la surface plus de dix fois par jour. Le trait d'eau s'enfonce dans Paris et épingle la capitale deux écluses plus loin au bassin de la Villette. Auparavant il délimite la frontière entre Saint Denis et Aubervilliers puis traverse les terres sans noms entre le stade de France et le bassin. De part et d'autre du canal les façades hétérogènes et hétéroclites des hangars défilent. Désormais on fait du cinéma et de la sitcom dans leur ombre comme on faisait de l'acier doux et du façonnage. L'abandon gangrène les façades au fur et à mesure que Paris se rapproche, puis juste avant que le périphérique n'enjambe cette trouée les bords du canal ne sont que terrain vague et rêve de promoteur. Elle traverse cette plaine sans s'arrêter, passe sous le périph puis sous le boulevard Ney.

Quatre trente au kilomètre, elle n'a pas faiblit.

Un virage.

Elle sait avoir distancé les vigiles : qui pourrait la suivre ? Elle se relâche et les imagine les poings sur le hanches ou appuyés à un poteau d'interdiction de stationner. Gros porcs. Son front enfin ruisselle. Les goulées d'air forcent sa gorge. Huit cent mètres environ. Deux tours de piste. Entre une minute et demi et dix minutes selon le coureur : quoi de plus inégalitaire que le sport. Ensuite les étages, mais elle sait que les vigiles ne s'aventureront pas chez son frère même s'ils parvenaient à retrouver sa trace.

dimanche, 11 octobre 2009

La fille court 4/5

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La fille court. Elle fend la semi foule des samedis après midi. On la repère à cent mètres. Son accoutrement la démarque. Les autres autours portent les couleurs de leur classe. Gris, marron, souris, anthracite, noirs délavé, les couleurs de la soumission à l'ordre, celles du renoncement, celles de la tristesse quotidienne, celles des bus de banlieue dans lesquels on embarque avant l'aube, celles de la démission. Les couleurs de leur classe sont celles de la Redoute Automne Hivers 2005, pardessus noirs et hors saison, costumes chinés. Un accoutrement prétentieux, cravate et chemise supérieur à celui de leur rang, la prétention même les dénonce. Seules les matrones sénégalaises dans leurs boubous imprimés font tache. Leur nostalgie joyeuse et la promesse jamais concrétisée de vacances au village ensoleille l'espace.

Elle calcule que quatre virages la séparent de la sécurité. Sa poitrine et ses tempes la brulent. Le sang bout et se précipite vers son crane, chaque battement manque de le faire exploser. Elle réalise qu'elle a abandonné l'entrainement il y trois ans et qu'elle court sur ses restes. Sa peur s'efface derrière l'effort immédiat, elle flotte, la course réduit le présent à l'instant.

L'instant dure moins qu'une foulée. Un mètre quatre vingt dix sept à chaque enjambée, deux foulées à la seconde, quatre minutes trente au kilomètre, huit secondes au soixante mètres. Comment a-t-elle pu oublier ?

Trois virages avant l'arrivée. Elle a oublié le délire qu'entraine la privation d'air et doute de sa propre perception. Son acte la résume. Elle imagine des contes puis sitôt les dilue. A quelle vitesse faut-il courir pour distancer sa propre histoire ? Chaque foulée ouvre dix nouvelles perspectives et lectures de sa vie. Saint Denis. Les rues de la ville charrient l'histoire du monde et portent des noms de héros, des noms de martyrs, des noms de modèles.

Deux virages. Elle est une gazelle dont les bonds ponctuent la savane. Chaque changement de direction fortifie la croyance de la bête d'échapper au destin. Ces bêtes ne meurent jamais de mort naturelle pourtant.

Le tumulte des voix intérieurs s'est tut. Elle accueille le silence et la sérénité du second, du troisième du énième souffle. Elle s'amuse des Thorez et des Jaurès et des Lénine dont les plaques marquent les immeubles aux carrefours. Un siècle de l'histoire d'un mouvement résumé en douze kilomètres carré. Colonel Fabien, Stalingrad, Jean Moulin, la Commune, sans oublier la rue de la Citoyenneté et celle de la Solidarité. L'effort prolonge la volonté. Ou le contraire. Elle n'a plus qu'un seul but : tenir car elle a oublié jusqu'au mobile de sa fuite. Le future se limite à l'adresse de son frère : 17 quai de la Charente Paris 19ème, son refuge.

(à suivre ...)

mercredi, 07 octobre 2009

La fille court 3/5

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La fille court.

Dans son bureau le directeur du supermarché passe sa colère sur son adjoint et sur le responsable de la sécurité.

- On aura tous vu ! Imaginez que les autres hôtesses de caisse apprennent ce qui s'est passé et qu'elles se barrent toutes en mêmes temps avec le contenu de leur tiroir caisse à la main. Comment allez-vous les retenir ?

  - On a l'adresse de la fille " fait l'adjoint. "On peut aller chez elle l'attendre ou même faire gentiment pression sur la mère ou le père pour savoir ou elle se cache." Il a trente-cinq ans. Cravate, chemise pastelle, manches retroussés par ce que c'est le genre de la maison, chaussures bien cirées. Du veau. Pas de veste bien sur. Le bleu de ses yeux est si délavé que le fixer rend pénible tout dialogue avec lui.

- Guy, est ce que d'après vous vos malabars ont une chance de la rattraper ? fait le patron.

- Je ne sais pas patron, répond Guy le responsable de la sécurité. J'ai sa fiche, elle y écrit qu'elle fait de l'athlétisme et qu'elle a été vice-championne de France cadet. Il semble que quelqu'un au personnel ait justement jugé que c'était un élément favorable et a donné un avis positif. Il va falloir qu'ils révisent leurs critères d'embauche ou qu'on me laisse mener des enquêtes de moralité avant embauche.

- Ecoutez Guy, le service du personnel n'est pas responsable du manque de condition physique de vos agents de sécurité. Au lieu de lire L'Equipe dans leur PC ils feraient mieux de s'entrainer. Un supermarché n'est pas un casino et vous n'êtes pas prêt de passer les caissières au détecteur de mensonge pendant l'entretien d'embauche. Oubliez l'ADN aussi. Bref ! Si vos gars ne la rattrapent pas ils sont virés. C'est simple. Vous trouverez une raison, absentéisme, alcool sur le lieu de travail ou manquement au règlement. A moins que je ne décide de donner suite à certaines rumeurs sur la façon dont certains se mêlent des embauches.

- Ils ne sont pas employés par PR€XIM€. On externalise.

- Eh bien vous allez externaliser les externes. Ne m'emmerdez pas avec vos détails.

(à suivre ...)

mardi, 06 octobre 2009

La fille court 2/5

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La fille court. Derrière elle deux types la poursuivent sans savoir qu'ils ne la rattraperont jamais. Un talkie walkie crachote à leur coté et les pans de leur blazer flottent dans leur sillage. Sur leur cœur un écusson figure une cible et invite au carnage. Il les estampille agent de sécurité car ni les boutons dorés de leur blazer ni les plis raides de leur pantalon ne les camouflent en gentlemen. Ils pèsent 95 kilos chacun. Des kilos conquis dans les salles de sports et aux pieds des immeubles à soulever de la fonte et à faire des tractions. L'âge et la respectabilité ont enrobé leurs muscles, un pavillon en banlieue avec un barbecue, un appentis et une haie de thuyas au fin fond du département ou au bout des pistes de l'aéroport s'attachent à cette graisse. Avant qu'ils ne trahissent les leurs, leur peau ébène palpitait, leurs veines saillaient et vrillaient dans leur chair l'histoire de leur combat ; les fibres de leurs muscles tressaillaient à la moindre impulsion, soulignaient leurs répliques et quand ils croisaient les bras ; ces pleins et ces déliés sur leur biceps écrivaient leur faits d'armes et taisaient les sarcasmes.

Elle est à deux cent mètres devant eux. L'un des sous-flics s'arrête et crie :

- Halte ! Halte ! Arrêtez vous il faut qu'on discute. On peut tout arranger Mademoiselle.

Il n'est même pas certain que sa voix porte assez pour rattraper la fille. Il attrape son talkie et rapporte :

- Patron on est derrière elle. Elle a du bouffer des amphètes la salope. Faut prévenir les autorités. Je ne suis pas certain qu'on pourra la rattraper.

L'appareil souffle :

- Pas question. Je vous paye parce que vous êtes de grands sportifs. Je n'invente rien : vous me l'avez juré à l'embauche. Maintenant il faut le prouver et pas seulement rouler des épaules devant les petites dans le magasin. Si les flics s'en mêlent on ne récupérera jamais l'argent.

- Bien patron.

Il n'a pas l'habitude de contredire celui qu'il appelle patron. Il a raison car de l'autre coté du talkie ledit patron ne supporte que sa propre opinion.

La fille bifurque à droite. Si elle parvient à enchainer deux virages les vigiles la perdront de vue. L'un d'eux boite car tout à l'heure sur le parking du supermarché plusieurs clients ont tenté de freiner leur course, l'un deux à lancé leur chariot sur eux en prétextant une fausse manœuvre. Forcément ils sont contre tout ce qui porte cravate ou costume et forcément solidaires de la fille comme de tous les fuyards sans questionner les raisons de sa fuite. Ils aiment Robin des bois, Jeanne d'Arc, Gandhi, Mesrine et Ben Laden. Le caddie l'a percuté sur le coté de la cuisse et le client a lâché un "Désolé !" En même temps il souriait de son bon tour.

(à suivre ...)

dimanche, 04 octobre 2009

La fille court 1/5

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La fille court. A chaque foulée les bandes orange et argent sur les cotés de sa paire d'Aesics balancent leurs éclairs. Pas de quoi susciter la convoitise des gangs : ses chaussures sont dessinées pour la course. Pas pour parader dans les cages d'escalier. Pas pour soutenir les murs. Au dessus elle porte les attributs de son âge et de sa condition, un jean, un tee. Dans ses tiroirs c'est jean ou jean, pas de robe à fleur ou de jupe moulante, de collant à damier ou de short en lamé, aujourd'hui elle porte un 501 vieux de quatre ans parce qu'elle n'a le choix qu'entre vieux et moche. Son tee-shirt vient de Chine. Sur sa poitrine on lit "PR€XIM€" en lettre rouges sur le fond blanc. Le symbole € zèbre la poitrine de la fille. Pas besoin d'avoir un master en marketing ni de lire les affiches 4X3 pour comprendre que PR€XIM€ abaisse les prix. 

"PR€XIM€  à vous l'Euro"

"L'Euro c'est PR€XIM€"

Pas de bijoux en conformité avec le règlement intérieur. En accord avec le même règlement ses cheveux sont attachés, conséquence des règles sa queue de cheval tressaute à chaque foulée. Elle respire avec aise et ses lèvres entrouvertes brillent encore comme si elle venait de les maquiller. Elle a la peau mate des filles du Sud et leur nez arrogant. Ses yeux s'étirent et scrutent la rue et les façades à la recherche d'un abri. Chaque appui la propulse de deux mètres sans qu'une goutte de sueur ne perle de son front. Elle compte et additionne et mesure sa foulée et son souffle, soudain heureuse de se retrouver. Elle oublie sa fuite, sa panique, l'émotion extrême, ses larmes d'exaspération, son hilarité quand elle a traversé les parkings, ses ébauches de révérence devant les clients éberlués.

Elle se souvient de la rage la poussant sur la piste le mercredi après midi, le vendredi soir et le lundi au Parc des Sports. Elle retrouve le gout alcalin de la brulure des poumons, celui salé du mélange de larmes et de sueur, leur route le long du creux des joues vers la commissure des lèvres ; elle retrouve la morve, cette consistance molle incommodante et sans gout. Elle revoit sa silhouette cassée en deux les mains sur les genoux et l'entraineur qui déjà lui lançait :

- Deux séries encore !!! Va-y Sylvia c'est maintenant que tu te fabriques."

Elle s'arrêtait la gueule déformée par un mors invisible, l'écume aux lèvres, un poing dans le ventre, une tenaille dans les reins. Mains sur les hanches, la bile brulait sa gorge puis sa bouche ; elle mesurait alors qu'à courir après son ombre elle ne parviendrait jamais au repos mérité qu'apporte la victoire. Elle maudissait l'entraineur pour ses formules toutes faites et ses encouragements à tout rompre alors que brisée elle attendait simplement que l'envie de vomir sur la pelouse du terrain de foot à coté de la piste lui passe.

La même férocité l'habite cette après midi. Dans la ceinture de son jean trois mille euros en billets de dix et de vingt. Une babiole.

(à suivre ...)

lundi, 02 février 2009

Les rasoirs bics 5/5

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Je crains de ne devoir quand la sénilité fera trembler ma main, lorsque l'épuisement des ressources obligera le monde développé à revenir à l'essentiel, de ne devoir réapprendre à affuter mes lames et à me servir d'un couteau. Alors je me souviendrai de ces stands à Dehli, à Jaipur, à Manille où à même la rue je me faisais raser hier, juste avant la grande Mondialisation.

En attendant ce drame je continuerai à adhérer à ce que l'on me désigne comme étant le progrès. Je pourrais résister, refuser de tomber dans le piège de ce progrès technique créateur d'un besoin qui m'aliène comme producteur et comme consommateur. Je préfère me laisser guider et gouter la joie éphémère du déballage de blister. Ma dernière trouvaille : un rasoir à cinq lames  équipées d'un vibrateur (*) censé diminuer la sensation d'abrasion des lames multiples lorsqu'elles courent sur la peau.

Certaines grandes surfaces gardent ces bijoux sous clé, d'autres se contentent d'un blister pour empêcher la fraude. Etrange monde que celui où des individus volent des rasoirs. Je comprends que l'on vole une orange, des pates, des patates, une game-boy, je comprends même que l'envie pousse à la vilénie et permettent à certains, certaines de voler le mp3 du meilleur ami, du camarade de classe, l'essence d'un voisin, une télé dans une résidence secondaire !

Mais un rasoir ?

Qui peut être assez dénué de poésie pour voler un rasoir ?

L'épuisement des ressources mettra fin aux blisters et aussi surement qu'aux rasoirs multi lames.

Le Baron B. n'a pas attendu mon âge adulte pour me prendre pour un imbécile. Les stylos du Baron Bic ont pollué mon enfance jusqu'à ma puberté, alors ses rasoirs ont pris le relais. L'école d'alors, républicaine et démocratique jusqu'à la bêtise veillait jalousement sur l'égalité entre les élèves et puisque qu'elle érigeait la calligraphie en vertu, cette école là distribuait des stylos à chacun afin de garantir l'égalité des chances.

Cette école là aussi fauchée que celle d'aujourd'hui nous dotait d'un bic jaune à la bille si fine qu'écrire seulement son nom en haut de la feuille menaçait de la déchiqueter.

L'épreuve suivante, la calligraphie de "Le lapin mange une carotte" permettait au maitre de distribuer des 4 et des 5 sur vingt. Elle lui permettait d'affirmer son pouvoir et lacérerait la feuille.

Identique au temps du rêve, le temps du rasage quotidien dure toujours. L'esprit vagabonde. Parfois une idée de valeur surgit mais j'ai depuis longtemps renoncé à les retrouver. Le réveil les évapore de la surface de la mémoire. Des idées à mousse à raser. Des idées barbantes. Voilà justement ce à quoi je songeais ce matin en usant du gadget du baron B.

(*) Un vibrateur, pas un sex-toy

vendredi, 30 janvier 2009

Les rasoirs bics 4/5

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Quatre lames.

 Jamais je n'ai croisé de visage labouré par quatre lames. J'imagine que ces infortunés préfèrent prendre une journée de repos à moins que cet accident ne les conduise directement aux urgences. Les blessures causées par un rasoir à quatre lames mériteraient d'entrer au Panthéon de Tarantino et dans les manuels de médecine. Gloire au Baron B. depuis que je possède un de ces gadgets pas une fois les lames ne s'enfoncèrent dans ma chair sans que je ne sache si je dois remercier les progrès de la technique ou maudire la patiente que me confère la maturité.

Une lame.

Mon grand père utilisait un coupe-chou similaire à une guest star du Parain ou de Sweeney Todd. Une simple lame montée sur un manche, il l'affutait chaque matin sur un ruban de cuir. Le quart monde forçait alors la porte de sa cuisine et le surprenait debout devant l'unique évier de la maison de trois pièces et de sept enfants. La bâtisse aura attendu qu'il prenne sa retraite pour qu'il lui adjoigne de peine et de sueur une salle de bain comme si le confort de se laver ailleurs que devant l'évier insultait sa vie de travailleur.

L'exil des toilettes au bout du jardin perdura au-delà de sa mort.

Pas une vie se lever à cinq heures et de devoir en plus affuter son rasoir par ce sens de l'honneur qui astreint certains pauvres à revêtir les attributs de la classe opprimante : se raser, cirer ses chaussures, posséder un costume. Quarante ans plus tard les mêmes déshérités massés en bas des immeubles revendiquent un territoire de poussière et de tables de ping-pong ; ils défendent bec et ongle et gun leur honneur, quant à leur fierté elle ne se glisse pas dans leurs chaussures cirées mais dans leur survêtement et leurs nikes à cent balles.

Le savoir de mon grand père, l'amoureuse caresse de la lame sur le cuir, ce va et vient de l'aube sera mort avec lui. L'obsolescence a obligé ses fils à apprendre seuls le rasoir mécanique, un savoir différent quoique moins complexe. Le progrès technique aura aussi remplacé le blaireau glaireux par une de ces bombes sous pression destructrice de la couche d'ozone, dévoreuses de ressources mais tellement plus PRATIQUE.

Pratique un mot des années soixante-dix comme écologique et responsable puent les années deux-mille.

Visconti filma en gros plan le plus beau des blaireaux dans la mort à Venise.

Qui oserait filmer un blaireau-objet en 2009 ?

Personne ne m'appris à me raser et le progrès technique à partir des années quatre-vingt remit en cause mon savoir autodidacte chaque fois que l'Actionnaire parvenait à ajouter une lame supplémentaire à mon gadget du matin. J'ai la vision d'un rasoir à six lames, j'ai la vision d'un rasoir à sept lames et trépigne d'essayer un rasoir laser et un rasoir atomique en attendant le rasoir cyclotronique, il remplacera les poils noirs par des trous de la même couleur.

Vivrai-je assez vieux ?

mercredi, 28 janvier 2009

Les rasoirs bics 3/5

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Deux lames et trois lames

 

Deux lames et trois lames. Les possesseurs de cette catégorie intermédiaire se reconnaissent au sein des cabines de l'ascenseur de l'Actionnaire à la double ou triple marque en travers de leur joue. Je suis un ancien possesseur d'un rasoir à deux lames. Je suis un ancien propriétaire d'un rasoir à trois lames et j'ai connu la griffure de l'un et de l'autre, le dos couvert des stries de la fille de la nuit, une marque identique au visage et des cernes sous les yeux : certaines filles croient encore en ce XXI ème siècle qu'hurler et griffer suffisent à transformer une batavia en grande amoureuse. J'ai connu aussi l'infamie du triple chevron.

Chaque virage raté tatoue le visage du logo de dédé citroën. Je me croyais pilote au volant d'une de ces voitures de grand-père de province, une XM, un Xara, une DS, je m'imaginais quatre vingt ans en arrière pendant la croisière jaune d'André Citroën, Paris-Pekin bien avant le Tibet et les jeux Olympiques.

Un virage raté juste en dessous de la pommette, un tête à queue qui entama ma chair sur deux centimètres en forme de triple chevron aux ailes parfaitement parallèles. J'ai porté ces stigmates durant trois semaines, racontant à gauche et à droite ma conversion au body modification et la tentation de la scarification. Seule la perspective d'un divorce et celle de finir seul à draguer des louloutes punk à chien à piercing sur la langue - et ailleurs - quoique ailleurs - m'a convaincu d'abandonner cette voie.

Un virage raté

Un virage raté juste au dessous de la pommette : viendra le moment ou le législateur nous contraindra à subir un éthylotest avant le rasage du matin dans cette dérive qui pousse notre société à rendre chacun comptable non seulement de la vie des autres -une évidence-  mais aussi de la sienne. Ce législateur, l'Actionnaire son maître, pourraient nous pousser aussi à la méditation car nul n'imagine le nombre d'accident de rasoir provoqués par la perspective d'une journée de travail, sans compter ceux qui forgent leur ambition présidentielle en se rasant.

Avec les résultats que l'on sait.

lundi, 26 janvier 2009

Les rasoirs bics 2/5

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Une lame

 

Une seule lame: le voici classé parmi les précaires et les mal payés. Cette chair à canon de l'Actionnaire est statistiquement la plus nombreuse. Elle est la plus nombreuse parce que si dans notre pays les riches étaient plus nombreux que les pauvres cela se saurait. Elle est la plus nombreuse parce que l'instabilité mine les  machines à une lame : dès que ces monstres sentent faiblir la main qui les guide ils s'enfoncent dans la chair et marquent chaque erreur d'un trait sanguinolent. Les machines à une lame tracent leur score avec des bâtons de sang. Je porte encre les cicatrices d'un 6-0 pour le rasoir d'un lendemain de fête auquel s'ajoutait le stress d'arriver en retard chez l'Actionnaire, un retard consécutif à l'oubli de mettre en service mon réveil. Une telle défaite présente un avantage certain : arriver au travail le visage ensanglanté met les rieurs de votre coté et laisse les plaisanteries fuser.

Je vous les épargne.

A cette classe de soutiers se joignent quelques demi-dieux rejetés de l'Olympe du rasoir à cinq lames: les nouveaux divorcés, les célibataires géographiques, les étourdis, ceux qui ont oublié de racheter les précieuses cartouches et qui un beau matin se retrouvent forcés d'emprunter le rasoir de secours de leur compagne et les radins. Il faudra longtemps pour que ces nouveaux abonnés du rasoir unilame-univoque jetable maitrisent l'instrument.

Ces rasoirs mono-lame m'offrent une occasion unique de préférer la radinerie à l'étourderie. Le miroir de leur salle de bain confronte les pingres de l'accessoire de toilette à leur reflet chaque matin mais la mesquinerie ne laisse pas découvrir au premier regard. Au pire  laisse-t-elle sur le miroir de la salle de bain ou sur celui du couloir de l'entrée, ce miroir de la dernière chance, quelques propos rageurs tracés au rouge à lèvre.

"Adieu sale con"

La condition des étourdis est pire.

Les miroirs des salles de bain des étourdis, celles des amoureux du premier matin, renvoient l'image d'un homme dans la pire des humilités, le visage à moitié recouvert de mousse, le front barré de rides de concentration le ventre caché par une serviette. Dans la main velue du géant un rasoir bic jetable. ROSE. Pour éviter qu'hommes et femme ne confondent leurs rôles le grand Marketing à inventé les rasoirs roses pour les poulettes et les bleus pour les males. Pas un fuchsia politiquement acceptable et décalé pas rose indien exotique et franc mais un rose mièvre et honteux, un rose de roman-photo.

Le ventre caché par une serviette…

Je me rase nu et vous ? Pas par coquetterie, pas par narcissisme mais par gout du pratique. Pas par immoralité mais parce que la pudeur dans la solitude me demeure étrangère. Je ne crois qu'à son contraire : la pudeur de la solitude. Cet instant quotidien surprend notre autre vérité, une vérité aux abdos relâchés, aux pecs raplapla, les oreilles encore flapies d'une nuit passée sur l'oreiller, au sexe en manque d'orgueil car bander en se rasant c'est la coupure assurée.

Croyez-moi j'ai essayé.

On ne dira jamais assez l'antinomie totale du rasoir et du sexe des hommes. Une antinomie reptilienne. Cette page et dix tomes ne suffiraient pas à détailler les images de chaos et de mort que suscite le rapprochement de l'un et de l'autre.

Glissez un rasoir rose dans la main du géant de ce tableau blafard et l'ensemble sombrera de la catégorie tue-l'amour à la catégorie pathétique.

(à suivre ...)

vendredi, 23 janvier 2009

Les rasoirs bics 1/5

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Les martiens n'imaginent pas ce que le marketing fait pour nous autres terriens. Chaque matin depuis mon retour les quatre lames jumelles de mon rasoir me font la bise. Ces grandes joueuses ont transformé ma gueule en terrain de jeu. Elles s'élancent du haut de mes pommettes et font la course. Elles dévalent mes joues, hésitent dans leur creux - le creux des joues des coureurs à pieds, ce défi aux rasoirs quadri-lames -, franchissent le saut de la mâchoire. Ensuite ces varappeuses de l'aube continuent en devers, accrochées à ma peau par leur seule volonté.

Six allers-retours bouclent l'affaire. Pas une once de mousse à raser ne demeure sur mon visage lisse comme la peau d'un bébé, lisse comme une autoroute. Les autoroutes, imaginez un scrapeur, un des ces monstres jaunes   que vous longez parfois lorsque l'Etat décide à élargir à trois voies la route qui vous emmène au travail chaque matin au mépris de la menace CO2. Les lames des scrapeurs raclent la surface du sol et enlèvent à chaque passage cinq, dix, vingt centimètres de terre. Je n'ose imaginer l'effet d'un scrapeur à quatre lames sur la couche végétale.

De quoi ramener la terre à sa virginité première, une terre biblique où courir nu en cueillant des pommes avec sa copine serait un must quand la terre de ce 21éme siècle ressemble de plus en plus à une peau d'orange.

Le bleu en moins.

Après le sixième aller retour mon rasoir bic quadri-lame dévoile son arme secrète, la bombe atomique du poil : une lame fixée sur le dos de l'engin apte à porter l'estocade au dernier survivant pileux. Les résistants s'abritent au bord des narines, durs et drus, dedans dehors ; ces talibans de la moustache utilisent la caverne du nez pour se camoufler. Ils ne savent pas que Bic vaincra toujours. La cinquième lame arrive et en deux mouvements précis comme le trait de l'archer, elle annihile la résistance. Je célèbre alors le triomphe de la cinquième lame sur la cinquième colonne.

Ensuite j'asperge mon visage pour enlever l'après que laisse la mousse à raser et en même temps vérifier la perfection de la tonte du jour. Je ne dois corriger la première passe que rarement: les cinq lames n'épargnent personne.

Il arrive que l'accident arrive.

L'accident n'arrive pas qu'aux autres et je croise souvent dans les ascenseurs de l'Actionnaire de ces balafrés du matin. Ces blessures de l'aube ramènent le rasé à son essence. Autant que la qualité du tissu du costume elles décrivent silencieusement une société pyramidale et malade. Pourquoi malade ? Ces plaies du matin que camouflent mal un lambeau de papier toilette, un morceau de feuille à cigarette, un trait de pierre d'alun, renvoient le possesseur du rasoir à sa condition, elles écrivent en clair et en dur sur sa peau le nombre de lames de son rasoir.

(à suivre ...)

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