mardi, 24 novembre 2009
Fucking jet-lag

Fucking jet-lag
Quand la navette de courtoisie m'a débarqué la nuit obturait jusqu'à la menace des barbelés du parking d'Avis. Deux ans avant Katrina l'opacité de cette nuit de juin 2004 à l'aéroport de New Orleans défaisait l'espérance. Déjà elle avait condamné les lampadaires sur dix blocs, effacé du ciel les projecteurs à chaque coin des enceintes des loueurs, éteint les enseignes et figé les panneaux des publicités aux carrefours ; ces fenêtres aveugles découpaient ton sur ton des rectangles inertes dans la nuit. La pluie barrait la nuit et le passage au travers du grillage vers l'alcôve du gardien. Quatre enjambées entre la porte à soufflets du bus et la guérite du loueur suffirent à me dessaouler.
Sur moi les attributs faux-cool-faux-cul des grands voyageurs, un polo dont le joueur de golf oblitérait mon sein gauche, un pantalon de toile, un déguisement taillé pour 8 heures transatlantiques et puis deux heures depuis Atlanta. Dans mon bagage cabine un costume Boss de combat, trois chemises, des notes, un mp3.
J'aurai du invoquer mon droit de retrait et rebrousser chemin.
J'ai récupéré la Sabre. L'orage barrait les trois blocks jusqu'à mon hôtel mais j'ignorais de quel coté m'engager. Minuit sonnait sans que je sache seulement quelle équivalence donner à ces heures américaines, un chat griffait mes yeux, le temps se refusait, mes pieds pesaient trois tonnes. Le whisky d'Air Fonce perlait à mon front. L'incendie ravageait ma gorge et ma langue de carton chahutait ma glotte, tous symptômes que les américains peu enclins à écouter leurs bobos résument en :
- Fucking jet-lag.
J'ai combattu une heure et demie pour rejoindre l'hôtel puis un quart d'heure encore pour trouver le chemin du parking, un parking américain : dans ce pays des P de la taille d'un joueur des Spears marquent le bord des cratères des terrains vagues creusés jusqu'au centre des villes.
L'aube retarda à peine la liquéfaction du monde. La Sabre lutta jusque Houma, une terre sans terre, pas tout à fait océan mais bien moins que bayou, une terre si noyée que cette pluie de juin ne la menaçait pas. Le long de l'I90, elle délavait le paysage, une barrière de lèpre et de gale, celle des arbres au garde à vous devant le voyageur. Le vent des marais parfois agite les bandages au bout des moignons de ces poilus mais ce jour de déluge 2004, la détrempe rongeait jusqu'à leur forme et la fange les aspirait. Les essuie-glaces battaient la chamade et la Sabre renâclait pourtant je jouissais de l'exotisme quand j'aurais du lire le signe de la liquidation de l'état de Louisiane, quand j'aurais du surtout anticiper celle de mes valeurs.
(à suivre)
10:50 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : blog, jambalaya
lundi, 21 septembre 2009
Sibérut, une ile

Avant que l'ile de Siberut ne devienne destination d'écotourisme, avant que des surfeurs australiens n'envahissent le nord de l'ile, avant que le nom ne figure ailleurs que sur les cartes de l'armée Indonésienne, j'ai débarqué sur son rivage de l'ile poussé par la bêtise de mes vingt cinq ans dopés au Conrad et piqués au Malraux le jeune. La curiosité, l'excuse des imbéciles. J'étais là contre l'avis d'un ethnologue rencontré par hasard, il avait passé un an sur une ile voisine de l'archipel des Mentawais dont six mois allongé sur un grabat de palmes préparé par les femmes de la tribu tandis que le shaman tentait de le guérir à l'aide de pierres sacrées et d'incantations.
Avant de m'enfoncer dans la jungle vers Rodok et Merodok encadré par un guide pieds nus en slip d'écorce et son fils je pris conseil auprès d'un missionnaire Italien. Avec un compatriote catholique et une religieuse allemande de l'église réformée ils tentaient non d'évangéliser les Mentawais mais de limiter les guerres inter-village. A la question la plus bête qu'un pied tendre puisse poser le prêtre simplement répondit :
" Il mentawai vive come tu e me, la casa, i bambini, il marito, la donna, mangiare, dormire..."
Quatre jours plus tard parmi ces guerriers dont les combats avaient tatoués le corps, tatouages à l'encre pour les victoires, tatouages creusés dans la chairs pour les défaites, je comprenais qu'il avait raison, la casa, i bambini, il marito, la donna etc ...
C'est l'endroit pour dire mon admiration pour cette génération -les mômes de 25 ans en 2009- qui parvient à voyager autrement qu'en parcourant du pays pour vivre en parasite.
10:27 Publié dans Voyage | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : blog, non fiction
mercredi, 16 septembre 2009
Une tristesse Belgo-Normande

Connaissez-vous le Havre ?
Aplatie par les bombes américaines, brisée par l'occupant nazi, Le Havre ne sourit que deux semaines par an, en juin. Alors seulement les rayons d'un rare soleil rendent supportables les délires de l'ingénieur Perret, effacent la menace des raffineries, elles barrent l'accès au monde ces salopes et acculent les havrais à la mer tandis que les autoroutes à cargo violent jusqu'au cœur de la cité. Ensuite après ces deux semaines d'espoir juillet amène ses pluies, aout ses orages avant que le reste de l'année ne confonde le gris du béton à Perret, celui du ciel, celui des baquets d'eau sale qu'un océan abrupte déverse sans jamais cesser sur les jetées du port.
Durant cette courte fenêtre le maire installe sur ses galets des tentes et des tables et des sièges et des mobiles gonflables. Imagine-t-on au Havre autre chose qu'une plage de galet, autre chose que ces vagues dont la crête reste sous toutes les heures du jour imperméable au regard ?
Jean Baptiste et moi avons choisit cette promenade de planches et son faux abandon pour célébrer nos tacites adieux. Nous n'avons rien dit durant cette soirée dont je me souvienne, dont je me sois souvenu le lendemain matin. Etait-il besoin de parler du reste ?
Le tintement joyeux des coquilles des moules que nous lancions dans le bol -bing, cling, contre le métal, tic quand elles atterrissent parmi les autres victimes- ponctuaient nos échanges. La vie, la mort, le foot, les bateaux les femmes, les filles, les enfants, la droite, le travail, la gauche, le climat, les voitures, le baby-foot, le ping-pong, l'orient, les filles, le travail, les filles, les trains, l'océan dont le grondement à chaque vague percutant et boulant les galets dominait le bruit des coquilles tombant dans le bol, un bruit en passe de devenir cliquetis. Une conversation d'hommes saouls noyés dans la bière et les inhibitions.
Je vous l'ai dit dans une précédente note, une tristesse belge.
08:36 Publié dans Intermède | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : blog
mardi, 15 septembre 2009
Une tristesse Normande

A Lièges je travaillais avec Monsieur Jean-Baptiste B. J'étais le client de Monsieur B. Monsieur B et moi avons bataillé durant des mois, un combat de géants du Nord puis le respect des braves s'installa, une compréhension mutuelle. Une curiosité peut-être.
Nous avons scellé un pacte tacite un midi de février. Il faisait froid à Lièges ce jour là, forcément il pleuvait ; Monsieur B m'a emmené dans sa belle voiture grise, une 607 dont les sièges gardaient encore l'odeur du cuir et peut-être celle du film de cellophane dont les constructeurs automobiles protègent leurs véhicules au sortir de la chaine à moins que je n'invente.
Ce jour de février après avoir celé notre pacte en choquant nos whiskies monsieur B me confia son veuvage, une douleur de cinq ans. J'écoutais attentif à chaque mot, un silence accueillant, un sourire bienveillant et discrètement avide. J'aime les histoires. J'aime les secrets et ceux qui les portent. J'attendais car je savais que l'histoire du veuvage de Jean Baptiste cette plaie permanente cachait la vraie raison de son monologue.
J'attendais mi chasseur- mi prêtre, mi cannibale-mi agneau.
La confidence me parvint par-dessus l'entrecôte à point de Jean Baptiste et sa portion de frites, par-dessus mon verre de Saint Estèphe ; Jean Baptiste venait de tomber amoureux d'une femme de dix sa cadette et mère de deux enfants, il partait avec elle une semaine dans les Alpes, il s'inquiétait de ce qu'allaient penser ses propres fils des bandits de dix huit ans et vingt deux respectivement.
La confidence m'a touché et cella notre amitié, une amitié professionnelle éphémère comme le temps d'un contrat.
A peine quatre mois plus tard nous fêtions sans l'avouer notre dernière rencontre au Havre.
Connaissez-vous le Havre ?
08:33 Publié dans Intermède | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : blog
lundi, 14 septembre 2009
Une tristesse Belge

Connaissez vous Lièges, cette capitale wallonne où la rouille ronge la fierté d'un passé au charbon et à l'acier carbone ?
Désormais seuls les condenseurs des centrales nucléaires soutiennent le ciel wallon, un ciel que les cheminées des laminoirs depuis longtemps épargnent.
A Lièges plus qu'ailleurs je trouve la fin du monde triste. Une tristesse grise et infinie comme ce ciel wallon. Une tristesse belge.
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mercredi, 09 septembre 2009
Anglatérie

Après 82 jours, S songeait qu'il avait achevé son adaptation à l'Anglatérie.
L' histoire de John-John se poursuivra chaque vendredi entre temps j'intercalerai quelques intermèdes. Bonne lecture. A+
21:32 Publié dans Divertissement, Intermède | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : blog
vendredi, 24 juillet 2009
London Fields

Ceci n'est pas une fiction. Je termine John-John the Breeder dit John-John le faiseur dit Jo-Jo. Un coriace. A moins que le vent froid de ce drôle d'été ne happe les quelques instants de loisir que m'accorde la période, un été de crise durant lequel même la reprise du soleil tarde. Mes Maitres ne me laissent aucun répit à moins que je ne laisse l'adrénaline m'empoissonner. Une addiction ce flot que distillent dans mes veines vingt sentiments contradictoires et dont voici les trois premiers : la peur, la peur, la peur, une modernité sur laquelle s'acharne une génération de sociologues blasés par l'étude du sous-prolétariat. Le concept d'aliénation consentie fait fureur chez les chercheurs comme dans les livres de management et les cadres en mal de reconnaissance. Dans trois mois lexpress et lobs ne parleront plus que de ça. Les privilégiés trouvent là l'explication à leur whisky du soir en plus de la partie de squatch, des pilules de caféine. Pour ne parler que de l'avouable.
Ceci n'est pas une fiction. Pas une autofiction non plus. En cherchant à comprendre le mot fiction j'ai rencontré au hasard du web le blog d'une jeune auteur de quatorze ? Quinze ans ? Elle racontait comment le hasard des échanges scolaires l'avait plongée à frankfurt am main dans la famille d'un des membres de Tokyo Hotel. Chez RR lui même ou Ggigi ou je ne sais quoi. Forcément elle tombait amoureuse dudit Ggigi.
Le bandeau du site avertissait : "Attention ceci est une fiction". Peu au courant de l'implication du mot fiction les commentateurs insultaient l'auteur :
Pamela13 :Mito
JuJu 87: Sale menteuse
THfan67 : Yen a ki rève trop fort.
Ceci n'est toujours pas une fiction.
Quand j'ai franchi le contrôle aux frontières ce week-end, la fonctionnaire de sa majesté m'a demandé:
Where do you go ?
Milton Keynes
Oh! A-t-elle fait avec une moue de dégout.
Why do You go there ?
A mon tour de hausser les épaules : "Business"
Elle : Oui forcément. Bonne chance.
Qui irait mourir à Milton Keynes ? A mi chemin entre Oxford et Cambridge, la rivalité entre les deux universités a stérilisé jusqu'au gazon et une génération de couples beaux poussent des enfants dans des landaus Macs Laren sur des chemins dallés au pavé autobloquant : à MK même les pavés sont inhibés. Milton Keynes le clame "nous avons le plus grand réseau de pistes cyclables de toute l'angleterre" mais les cyclistes et les piétons et les parents béats ont des gueules à habiter Cergy-Pontoise ou Saint-Quentin-en Yvelines.
Ici dans cette zone post-nucléaire crée en 1967 les habitants réinventent progressivement l'Angleterre. Pour ma part entre deux appels de mes Maitres je visse une table ou une chaise -Ikea est plus fédérateur que Baruso- dans un appartement vide, une expérience que je partage avec les détenus nouvellement libérés, les divorcés du mois, les étudiants et leur diplôme en poche.
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Post-nucléaire : ai-je dis quelque part mon amour pour Nicola Six ? Parmi les dix raisons qui m'entrainèrent à MK, neuf d'entre elles tenaient à l'hypothétique chance de rencontrer au détour d'une rue Martin Amis quand bien même les chances de le rencontrer à Dinar seraient plus grandes.
Quant à Nicola, je retiens encore mon souffle dix mois après avoir lu le récit de sa rencontre avec le Shah d'Iran. Ceci n'est pas toujours pas une fiction. Qui sait à quel monde appartient pourtant l'invention sur le territoire atomisé de Milton Keynes de mes rencontres improbables avec ce personnage des milles et une nuits.
09:40 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : voyage, fiction, blog
dimanche, 07 juin 2009
Intermède
A la seconde où "Vimal et les coccinelles" achevaient leur histoire j'embarquai pour London-London où je passerai la prochaine année et demi.
Vimal et Reshna n'ont pas plu. La sanction était là sous forme de barres, des barres minuscules sur l'écran de l'ordinateur posé sur la table de mon petit déjeuner ce dernier samedi. Imparable. Evident. Irréfutable. Un haussement d'épaule ne suffit pas à disqualifier le verdict.
Les statistiques de blog spirit enseignent l'humilité. Non non ... quelle fatuité que de ne pas vouloir plaire ! Quelle corvée que de plaire à tout prix! Je suis preneur de tout conseil pour trouver mon chemin entre ces deux écueils.
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Lundi soir : Nos Maîtres -les miens en tout cas- prétend l'avènement de l'abolition des frontières. Pourtant tout changement génère sa part d'inquiétude et si l'eurostar de 10h13 a lancé les dés que sortira-t-il du tunnel dans un an et demi ?
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Jeudi soir : l'Actionnaire, un personnage disparu de ce blog depuis plus de six mois me retient prisonnier depuis trois jours.
Vendredi soir : Tout à l'heure la campagne anglaise que je regardais pour la première fois au travers de la vitre du train m'a rappelé le gout de la solitude lorsqu'il pleut sur les vitres.
Vendredi soir: au bar de l'Eurostar. Je suis tombé amoureux de Leïla. Suffisait de deux bières à mille kilomètres heure. J'espère qu'elle saura vous séduire vous aussi.
Vendredi soir: au bar de l'Eurostar. Je ne reconnais pas la poignée de clients au bar. Bigarrés, jeunes, l'espoir les rend hirsutes, motivés, brillants, l'ambition gomme leurs traits.
Samedi matin : Il faut que je me reprenne, Joachim, Leïla, JohnJohn The Breeder -quels autres ?- demandent à exprimer leurs raisons de pourrir la planète.
18:25 Publié dans Intermède | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : blog
vendredi, 20 février 2009
Un samaritain, une samaritaine 6/6
D'autres visages disent l'anonymat absolu d'une normalité totale. A peine ces visages reçoivent-t-il un bonjour tant ils fondent dans celui du suivant. Ils existent parmi leurs collègues durant les heures de bureau puis la solitude du soir les dissout. Des machines à produire mais c'est pire lorsqu'ils ne produisent pas. Dans la file d'attente je compte leurs produits: deux œufs, une boite pour humain, une boite pour chat, un paquet de mouchoir, un boite de tampon, une demi-bouteille de vin le vendredi. Un inventaire à pleurer. Le mien. Le votre peut-être.
Des tampons mini Ali en vend aussi.
La clientèle d'Ali varie suivant les heures. Aux antipodes de celle d'onze heure du matin celle d'onze heure du soir. Le matin les petites déjà vieilles racontent leurs malheurs. Le soir les bandes de quatre potes viennent rafler de quoi passer encore une heure ensemble: de la bière qu'ils boiront au goulot debout sous un porche. Ils portent des capuches forcément, sinon comment les passants pourraient ils savoir qu'ils sont vraiment de sales types ces sales mômes ? Pourtant dans le magasin d'Ali ils ne sont que des gosses torturés par l'ennui, l'amitié leur apporte un répit. Ali connait chacun d'eux :
- ça va ?
- ça va. Et ton père ça va.
- mon père ça va et ton père ça va.
Avec moi c'est seulement:
- Bonjour, ça va ?
Ali ne siège à la caisse que depuis quelques mois. Auparavant son oncle tenait le commerce. Un petit homme à moustache sans lumière quand le jeune Ali irradie. J'ai apprécié ce changement. La perspective de la mort tenaillait l'ancien et le poussait à rétablir son karma. Il diffusait des sourates en sourdine. Un retour de religion fréquent chez les personnes âgées. Un retour de ferveur œcuménique. Une bougie de plus sur un gâteau suffit à leur rappeler le prix. Ils auront été salopards toute leur vie ces nouveaux culs bénis, catho, juifs, musulmans confondus, mais Dieu se rappelle aux salops à l'approche de la mort.
Des bougies d'anniversaire Ali en vend.
Ali ne connaît pas l'angoisse du bilan. Il se contente d'encaisser au fur et à mesure des clients et diffuse du raï au travers du poste de radio grand comme une grosse boite d'allumette à coté de la caisse.
Ali cache le secret de son coffre sous le magasin. Une trappe mange le passage entre la vitrine réfrigérée des produits frais et la gondole des gâteaux. Un système de poulie équipe la trappe et permet de descendre les marchandises dans cette resserre. Le regard plonge alors dans le temps des épiciers-charbonniers. Il ne reste plus qu'un seul de ces marchands aux lilas passé du charbon au gaz réchauffement climatique oblige et de l'épicerie au restaurant bobo crise oblige.
Sur les étagères d'Ali les produits attendent le client. La patiente de ces produits égale leur sagesse. Ces produits ont tatoué dans leur chair la certitude de rencontrer un jour leur client et plus surement que le tampon d'une date de péremption la couche de poussière des étagères mélangée la suie de l'avenue mesure la durée de leur vœu.
A l'intérieur des boites le temps sédimente à l'abri du regard. Il coagule la maïzena, sépare le jus d'orange de sa pulpe, le lait de coco de sa chair, il émascule le harissa, Cette certitude sereine d'un mariage entre le consommateur et le produit confine à la mystique et disqualifie les experts. Ali réinvente le marketing new âge de la proximité NO BAGNOLE. Ali a le crédit du credo du CREDOC, une sagesse orientale selon laquelle un produit doit marier un client. Chez lui comme dans la vie vraie c'est pour le meilleur et pour le pire.
En attendant le grand jour, les produits songent au sourire du client lorsque après avoir déclaré "Je vais quand même voir si Ali en a", ce client gratouillé par un espoir non formulé, franchit toutes illusions en berne le seuil du magasin.
Soudain son sourire illumine sa figure: il a trouvé en bas deuxième rayon à droite ce qui n'existe pas.
08:04 Publié dans Un samaritain, une samaritaine | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : epicerie, les lilas, shopping, économie, marché, alimentation, blog
mercredi, 18 février 2009
Un samaritain, une samaritaine 5/6

Madame T traine le mardi et le vendredi son amant du jour à la boutique pour attraper de quoi mijoter une soirée amoureuse. Madame T partage avec son caniche un secret plein d'humour: au matin elle note la prestation de son étalon d'un soir en tartinant son pain de confiture d'abricot ou de framboise. Dans le silence des matins ratés après les nuits ratées, elle regarde son chien en badigeonnant sa tartine de rouge, sourit. Elle puise dans cette complicité inventée de quoi continuer jusqu'au lendemain en oubliant qu'humour et amour supposent que l'on soit deux au moins sous peine de stérilité.
En face d'elle l'autre sourit aussi, con et béat. L'espoir dispute à la dépression le privilège de colorier ses joues dans la file d'attente d'Ali. Je ne sais quelle illusion elle conserve d'elle-même et de son amant en remorque. Celui-ci identique à celui de la semaine dernière et de la semaine d'avant, plus habitué à être à la ramasse qu'a se faire ramasser se dandine sur un pied trop content de l'aubaine, la bouche pleine de "ma chérie" de "ma poulette" de "mon amour". Un peu too much trop pour un premier soir non ?
Des préservatifs King Size et de la confiture de fraise, Ali en vend aussi.
Madame K promène chez Ali son manteau en peau d'animal au risque de périr sous l'avalanche de Kit-kat pour chat que les pans au vent menacent de déclencher dans les allées étroites. Madame K n'a pas d'autre âge que ce manteau plus mité que la couche d'ozone. Elle vit de jambon sous cellophane marque Number One et d'ours en guimauve à l'unité. Je ne sais rien d'autre d'elle.
De la poudre de coco violette Ali en vend.
Les clients d'Ali ne se laissent pas conter. A chaque âme un régime alimentaire. Chaque visage me frustre d'une histoire car les marques sur les visages des clients d'Ali dissimulent leurs secrets aussi bien que les peaux retendues des épiceries de la place de la Madeleine.
Lorsque mon karma plonge dans le rouge je me plante aux avant postes de la boutique d'Ali et repère Madame G ou une de ses contemporaines. Alors je leur propose mon bras pour traverser la rue et regagner des points. Rester à flot dans ce monde tient de la corde raide.
- merci vous êtes bien gentil.
- je vous en prie ce n'est rien.
La rue n'est pas large mais les pas de fourmis madame G laissent le temps de la réflexion. En traversant la rue avec ma madame G au bras je songe durant les deux premières bandes du passage clouté aux indulgences du moyen âge. Les madame G au bras ne pèsent pas lourd, pour un peu elle s'envolerait au passage d'un bolide. Il manque à ce monde un tableau d'indulgence quand même les tonnes CO2 se rachètent. Durant les deux bandes suivantes ma madame G au bras je songe aux passages piétons glissants en hivers ; l'été c'est pire, libres de tout danger que provoquerait le gel les bolides déboulent comme dans un jeu de quille. En été c'est strike à chaque mamie G.
Enfin je consacre les deux dernières bandes du passage à la fin de vie. Les dernières années marcher cinquante mètre jusqu'à l'épicerie devient un exploit à recommencer chaque jour sinon c'est l'assurance de mourir de faim au quatrième étage d'un immeuble des Lilas sans voisin. Ma madame G au bras je me demande dans quel état je serais à son âge. Ces dernières années plus que les premières questionnent la raison de vivre. La déchéance prévient elle ? A quel moment l'abandon prend le pas sur la raison ? S'en rend on compte ? Trois questions que je ne poserais jamais à mamie G.
De la crème de jour hydratante Ali en vend.
(à suivre ...)
08:59 Publié dans Shopping, Un samaritain, une samaritaine | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : epicerie, les lilas, shopping, économie, marché, alimentation, blog

