lundi, 19 janvier 2009

8/8 Les copeaux de crottin

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Les employés de monsieur B ont des prénoms des années quatre-vingt. Sabrina, Aicha, Cédric, Mohamed, des prénoms voués aux petits boulots dans les années deux mille. Des prénoms de ma banlieue, des blases à parcours d'insertion, leur crise permanente démarra avant même la naissance de leurs parents il y a un demi-siècle. Dans le métier de précaire leur habit fait le moine: il exhausse les exonérations de charges. Leur mèche humble, leur blouse triste, leur posture de victime, témoignent de leurs efforts pour supporter la bure du prolétariat.

Ils voulaient être libres. Comme vous. Comme moi.

Lorsque le collège les recracha à l'issue de leur seizième année ils applaudirent cette liberté retrouvée. Dans le texte:

- Top cool la vie".

Ils n'ont jamais aimé le collège et le contraire était vrai ; un divorce en quatre actes numérotés à rebours, sixième, cinquième, quatrième, troisième. Les autres accéléraient dans cette seconde ligne droite alors que le lycée entrait en vue. A mi-parcours eux fleuretaient déjà avec les bas cotés. Ils fleuretaient aussi dans le recoin à coté des toilettes du collège et à l'arrière des bus.

S'ils accueillirent leur libération en vainqueur, elle les domine chaque jour depuis. Leur liberté les livre en pâture aux forces vives du petit commerce puisque les grandes enseignes, ces havres de respect du droit du travail préfèrent pour installer des chaussettes dans leurs rayonnages les légions des titulaires d'un Deug et bientôt du L de LMD.

Je n'en veux pas à monsieur B mais à sa corporation.

Leur vie sur les terres de l'entreprise en nom propre n'est pas facile mais ces années resteront les plus belles de leur vie. Les victimes défilent. Il les use. Il les abuse. Il les jette et vous jurerait qu'il les aide. De derrière son comptoir il règne sur ces éclopés de la vie, vingt ans et encore plein d'espoir. Dans la file je patiente en me dandinant d'un pied sur l'autre car la valse des apprentis ralentit la cadence. Comment pourraient ils apprendre un métier en quinze jours ces gosses ?

- Je les forme ! Je leur apprends un métier !" Clame pourtant monsieur B.

Il y a des phrases comme ça. Il y a des idées aussi. Elle commence par "moi je". A l'opposé du "je", le "eux". Le "eux" c'est les autres. Les autres c'est moi. Parmi les aphorismes d'association de commerçants le fameux "trop d'impôt tue l'impôt".

Malgré le spectacle des apprentis de monsieur B j'ai renoncé à soutenir l'économie locale par ma visite hebdomadaire chez ce fromager affameur. Je me fournis chez Leader Price. J'y achète de la mimolette en paquet de un kilo, une mimolette pour laquelle le lait, les ferments, la présure, l'air même, ne sont qu'une légende. Elle m'arrive sous plastique d'une usine des Pays-Bas. Cette mimolette décomplexée nargue Jean Louis B et Nicolas H ; elle fout une claque aux cliques des amap de mon quartier ; un fromage de la ville, solitaire, anonyme, sans passé.

Lorsque je mâche cette mimolette à la recherche du gout perdu je songe à monsieur B. Il essaie de bien faire, simplement le ramage du fromage ne s'offre pas au premier venu.

Je n'en veux pas à monsieur B mais à sa corporation.

 

Une solution pour profiter d'un crottin de chèvre affiné trois mois et sec comme une vielle bique. Tirez à l'économe de fine lamelles d crottins et présentez-les dans un ramequin. Cette présentation développe l'arome et invente à ce fromage devenu croute une fraicheur.

Pour terminer, un morceau de la prose de http://www.cheeseonline.fr/ :

"3 à 8 semaines selon les types (fermiers ou laitiers). Lait cru ou pasteurisé Caillé obtenu à partir de lait emprésuré à chaud. Brisé, moulé et pressé. salé puis entouré d'une toile, remis en moules et pressé encore. Lavages à l'eau salée. Affiné sur un lit de paille de seigle" On parle ici de Saint Nectaire". Appétissant non ?

vendredi, 16 janvier 2009

7/8 Les copeaux de crottin

Les copeaux de crottin 9.jpg

Dans ce monde-ci j'ignore les raisons de l'amour que monsieur  B porte à son tiroir caisse. L'attention qu'il lui donne me laisse simplement mesurer l'intensité de sa flamme. Une flamme à ne pas y laisser un billet de cinquante euros. Sa machine à calculer la marge ne possède en plus des touches des chiffres que deux opérateurs :

-  /

Soustraction & Division

Sur ces machines à calculer les clients représentent plus un risque qu'une opportunité. Risque de grivèlerie, risque de faux billets, de chèque en bois. Risque que la petite dame à la canne brise une vitrine ou fasse tomber un présentoir, risque que ce môme en poussette attrape un paquet de confiserie. La gravité de monsieur  B est telle que le client en chair lorsqu'il entre dans le magasin présente plus de danger que le client absent, celui qui a renoncé à manger du fromage pour toujours.

Son bilan comptable ne possède qu'une colonne charge. Le remboursement du prêt, les taxes locales, les charges sur les salaires des employés, les taxes d'apprentissages. Demandez-le-lui, sa mémoire des débits vous impressionnera. Sélective, elle oublie l'aide à la création d'entreprise les exonérations de charges, les crédits d'impôts, les bonus divers de la commune et du département et le grand secret de son coefficient de passage en vente.

La logique prévaut dans le magasin. Les meules appuient leur énormité contre les murs tandis qu'à l'avant dans la vitrine réfrigérée les petites portions pour timides et célibataires épousent la forme de leur contenant. Fromages frais ou faits. Mon moment préféré dans la boutique de monsieur  B est l'attente. Alors j'observe son apprenti du moment en découdre avec le fil à couper le gorgonzola-mascarpone. D'autre fois je le regarde découvrir avec émerveillement l'usage de la machine à trancher le jambon de parme. 

- Plus épaisses les tranches" souffle monsieur B.

- Plus fines les tranches" crache monsieur B

- Pas comme ça !

- Je vous l'avais bien dit !

(à suivre...)

mercredi, 14 janvier 2009

6/8 Les copeaux de crottin

Les copeaux de crottin 5.jpg

Trois boulettes de fromages frais flottent dans un bocal d'huile d'olive. De la vase verte et rouge recouvre le fond du récipient. Lors de mes premières visites je m'interrogeais sur l'équilibre mental de ce fromager là:

- Pourquoi ranger ses savonnettes usagées dans une trempe de saumure ? Pourquoi les exposer aux regards des clients?

Lors de mon troisième passage un client distrait demanda:

- Donnez-moi du gnagnagnio !

J'ai su ainsi que le gnagnagnio était comestible, provenait des bords de la méditerranée et pouvait agrémenter une salade.

Je lui laisse son gnagnagnio. Je lui laisse cette litanie de points sur la carte. Tous les vingt kilomètres une appellation contrôlée. Tous les trois AOC un label rouge. La corporation réinvente la numération en base :

"Médaille d'Or"

 Coté chiffres ils ont toujours été forts.

Sur une étagère des paquets de pates à dix euros chaque achèvent de pourrir. Comment rencontreraient-elles un client ces vaniteuses de la pate fraiche? 10 euros le paquet de pate ! La crise ne les aidera pas. Monsieur  B possède aussi un présentoir vide à pain Poilâne, un râtelier à confiture de luxe. Chez les B aussi les temps sont durs. Ils sont durs comme la croute d'un vieux Salers. Ils sont durs  depuis toujours. Demandez à un B ce qu'il pense du temps, des gouvernants, des américains, des allemands, des impôts, des lyonnais, des auxerrois ou de la taxe professionnelle.

- C'est sur que c'est plus comme avant.

- Ça  pourrait pas être pire

- Ça pourrait être pire

La tristesse de monsieur B a une dimension archétypale. Il a un air de Danny Boom. Un Danny Boom, quoi de mieux pour vendre des Danettes ? On se lèverait tous s'il promettait de cesser de geindre ! Une tristesse totale comme il y a des guerres totales. Une tristesse à vous gâcher le plaisir à vendre du fromage aux clients.

La tyrannie du tiroir caisse provoque cette tristesse infinie car B est victime d'un charme lancé par la fée Camembert.

- Je vais anéantir cette ville et son usine à fromage! Je vais l'ensevelir ! Vous serez les Pompéiens de la raclette ! " Menace-t-elle.

- monsieur  B, je vous ordonne de maintenir votre tiroir caisse toujours à flot sinon je mets ma menace à exécution." ajoute la puante  sorcière en perçant le tiroir caisse.

Dans ce monde là une petite fille, Cunila, aidée de toutes la petites souris de la fromagerie attaquerait la fée en lui lançant des boulets fabriqués à partir de trous de gruyère. 

- A l'assaut" hurle Gulari la souris chauve

- On va percer leurs défenses avec ces trous " répond la petite Cunila.

(à suivre...)

lundi, 12 janvier 2009

5/8 Les copeaux de crottin

Les copeaux de crottin 6.jpgL'incident ne dura pas cinq minutes. L'épisode de clémence terminé Günter reprit sa chasse. L'arbitraire pondèrera la joie des survivants d'un doute amer mais je n'ai jamais osé formuler l'évidente question :

- Qu'est-il arrivé au voisin ? Qu'est-il arrivé au voisin du voisin ?

Ce jour là imposa l'histoire. Il sanctifia l'existence de la tourmente au dehors. Au-dedans elle accorda en un seul lot le bénéfice de la véracité à la totalité du roman familial: la mobilisation dans une usine d'armement, l'exode, l'éloignement des enfants qui chez une tante, qui chez un parrain, car dans l'imaginaire des plus petits, les récits des tiers disputaient à leur propre mémoire le privilège de fabriquer l'authentique histoire de leur vie. Chez les adultes les privations constituaient la trame de fond de ces drames ; chez les enfants les privations menaçaient l'unique raison d'exister d'un enfant : grandir.

Ensuite le poids des ans multiplia les privations réelles, cette orange, ce topinambour, cette croute de fromage justement, jusqu'à faire de chacune d'elle un mythe.

Le topinambour fond sous la langue. Une pointe alcaline identique à celle de l'artichaut le rend intéressant et il ne nécessite pas le fastidieux travail d'effeuillage de l'autre. Le topinambour s'offre au premier venu dans sa presque nudité. Il offre sa chair au bout d'un simple tour d'économe. Un légume simple que la rémanence des  privations élève au rang de repoussoir.

Les acteurs, les victimes de cette occupation là ont fêté leurs quatre-vingt ans durant la première décade de ce siècle. La décade prochaine éteindra leurs souvenirs. Alors le rutabaga reviendra sur les étals. Il trônera parmi un poireau, trois carottes,  un navet et éclairera le jarret et le gite d'un pot au feu.

Alors cette Occupation là ne sera plus qu'une note dans les manuels d'histoire couverte en quelques cours d'un programme qu'étirent presque deux cent ans à moins que l'histoire ne retourne sa veste. Ecoutez autours de vous les mots de la barbarie nous encerclent à nouveau: fouille, rafle, terrorisme, otage, descente et le tout nouveau garde à vue.

Je n'en veux pas à monsieur B mais à sa corporation.

Un fromager est un fromager. Pas de surprise. Des meules sur les étagères, des plateaux de rotin, d'autres de paille, un plan en marbre de Créteil, un éclairage jaunâtre à base d'ampoules Philips gros culot à vis ZWRT56 pour mettre en valeur les produits et augmenter la marge. Des fromages bien sur. Des croutes vertes ou bleues, elles tirent sur le jaune en fin de vie tandis que les moisissures hirsutes habillent leur teint cireux. L'histoire les parchemine, l'affinage les raye. Un regard suffit pour émietter certains, d'autres au contraire font bloc. Entre les deux vingt textures, de la coulante moelle blanche d'un  mont d'or au bondissant comté en passant par le mol saint nectaire. Un univers en soi mais on ne va pas en faire tout un fromage.

Un couloir débouche dans la boutique, on comprend qu'il mène à l'appartement au dessus. Il mène aussi à l'affinoir. L'ombre de ce couloir déguise celle de madame B. Elle veille là. Les vibrations de sa vigilance parviennent jusqu'au pas de porte de la boutique où elles figent jusqu'au sourire des clients. Dans la boutique ces vibrations caillent jusqu'au lait, elles empêchent aussi l'Appenzell de fleurir. Il n'est de pire geôlier que les geôliers sans visage.

(à suivre..., je sais que la carte date de 1919, mais je n'en possède pas d'autre)

vendredi, 09 janvier 2009

4/8 Les copeaux de crottin

Les copeaux de crottin 4.jpg

Le bruit, le soudain silence, ensembles alertent ma grand-mère. Elle vient se planter sur le coté de mon grand-père tandis que derrière devant dessus dessous une, deux, trois cinq, sept enfants se massent. Le plus petit ne sait pas marcher. Il repose dans les bras de l'ainée. La peur collective le musèle. Une famille de la guerre, famélique et peureuse. Trois des enfants sont en chemise de nuit et le bleu de leurs genoux se cognent. Les autres ont pris le temps de passer une méchante veste ou de tirer un châle sur leurs épaules. On dit châle pour s'éviter "carré de couverture déchiré".

Ma grand-mère a inventé ce témoignage. Plus qu'un bouclier humain l'amas des gosses symbolise le péché que le géant blond va commettre en fabriquant une famille orpheline. Un reflexe de mère que de préférer la vie au look ; son mari se laisserait fusiller sur place plutôt que de ciller, un reflexe conditionné par la testostérone et la carte du Parti dans la poche de son bleu. La tentation de l'héroïsme gratouille les hommes bien au-delà de l'enfance.

Magie de l'arbitraire Günter sourit. Il lâche:

- Ah !

Plus probablement il lâche : "Ach" pour faire plus germanique.

Günter se retourne. Il confie son fusil à un de ses sbires. Cinq pas le séparent de mon grand-père et de ma grand-mère. Il les franchit.

Günter se frappe la poitrine.

- Moi

Günter montre sa main en repliant des doigts. Les autres comptent en hochant la tête chaque fois qu'il déplie un doigt.

- Trois

Günter  mime la paume de la main vers le bas trois niveaux correspondant à la taille de chacun de ses enfants.

- Enfant petit. Enfant moyen. Enfant grand.

Il fouille de ses gros doigts une poche de sa vareuse pour en tirer une photo. Sur l'image papa Günter, maman Günter, une flopée de petits Günter rangés par ordre de taille décroissant à la gauche de leur mère posent en noir et blanc. Ils sourient. Trois jeunes garçons. Leur culotes courtes dévoilent de solides genoux, ceux du plus petit gardent encore les traces d'une chute. Leurs mèches arrangées et leurs vestes raides témoignent de l'importance de l'instant. En arrière plan une masure d'ouvrier semblable à celle de leurs victimes potentielles fait office de décor. La guerre n'avait pas encore commencé à rogner les contours de l'image.

Mon grand-père et ma grand-mère hochent. Difficile de haïr celui qui vient de vous sauver même s'il est votre exécuteur. Difficile de haïr le père de famille qui vous regarde dans les yeux en souriant. Je crois que Hansel et Gretel aussi avaient des enfants blonds.

(à suivre ...)

mercredi, 07 janvier 2009

3/8 Les copeaux de crottin

Les copeaux de crottin 3.jpg

Je n'en veux pas à monsieur B mais à sa corporation.

On me parle camembert je pense occupation. Je suis solidaire de toutes les victimes de cette occupation jusqu'aux moins innocentes. Sur mon crane rasé les frissons des femmes honteuses d'après guerre se propagent. Dans l'après-guerre de cette guerre là, la morale rendait plus insupportable la nudité du crane que celle du cul. Une morale cul par-dessus tête.

J'entends  terroir je comprends boccage normand, tickets de rationnement, je pense marché noir et la sinistre bicyclette bleue. L'Occupation. Quatre syllabes suffisent à résumer la guerre. Beurre œuf fromage rafles déportation travail forcé privations et délation.

Je n'en veux pas à monsieur B mais à sa corporation.

Les matières grasses de la mémoire empoisonnèrent mon sang  au fur et à mesure que l'amour maternel distillait mon roman familial. Lorsque je patiente dans la boutique de monsieur  B les ricochets de souvenirs vicient jusqu'à l'air. Tout se brouille dans ces souvenirs d'enfance racontés aux enfants. Le carré des années multiplie la distance. Il ramène sur le même plan la politesse déplacée du soldat lors d'une rafle et l'arrogance de l'épicier-limonadier-fromager champion de la délation et du marché noir. La nécessité de coller au mythe teint la chevelure du premier en blond. Il s'appelait Günter. Pour le second, cherchez autours de vous.

Günter et trois de ses camarades raflait de maison en maison de quoi faire un exemple. Une sorte de blanche neige en casque et en bottes de guerre. Un père par ci, un adolescent par là. Il picorait afin de laisser moins de traces. Imaginez une rue dont soudain tous les hommes des numéros pairs disparaitraient le même jour : trop de désordre.

Mon grand-père ouvrit à Günter le géant. L'assurance de son droit rehaussait le mètre cinquante cinq de mon grand-père. Une aubaine pour Günter que cet homme valide. En ce soir de novembre quarante trois mon grand-père portait forcément un polo à bretelles et un pantalon de bleu de travail dont le fond pendait sur les genoux. Coté fashion il avait cinquante ans d'avance cet avant-gardiste du Marcel et du Baggi.

-Vous ! Ici !

Quand les soldats du monde entier parleront l'Irakien ou le Palestinien la tentation d'aligner des phrases les forcera à revenir à la civilisation.

Mon grand-père hésite. L'autre intime son ordre. Deux pas derrière les acolytes se raidissent. Günter secoue son fusil. Inutile de le pointer. Un bon gros fusil à crosse de bois. Günter de ce geste signifie qu'il faut se dépêcher, que le quota n'est pas atteint, que la nuit va tomber, que plus vite ce sera fini plus vite on pourra passer à autre chose, que tout le monde a intérêt à ce que cela se passe sans heurt. Des choses de bon sens en quelque sorte.

(à suivre ...)

lundi, 05 janvier 2009

2/8 Les copeaux de crottin

Les copeaux de crottin 7.jpgLe fromage les oppose au moins autant que leurs équipes de foot. Ces chaussettes blanches, ce liséré bleu, ces rayures rouges. Cette pyramide en peau de taupe. Cette raclure de rhinocéros. Ce crottin de chèvre.

Littéralement.

Heureusement l'époque leur invente de nouveaux ennemis. Le Monde, la Chine, le Nouveau Gévaudan: l'Europe. Ça chuchote sur les places des marchés :

- Bientôt Ils vont nous interdire le lait cru

- C'est pour vendre leur truc sous plastique

- Sans compter qu'il faut qu'on ait des étals réfrigérés maintenant

- Une honte ! Qui va aller dépenser deux mille euros pour vendre ses fromages ?

Pas de doute sur leur choix au référendum:

NON

Leur chimie artisanale, leur patrimoine en  étendard me fatiguent.

Je suis solidaire de ces étrangers que nos coutumes confrontent à l'Odeur. Je suis solidaire d'Heike venue promener ses nattes blondes à Paris. On lui impose au bout d'un calvaire de deux heures à table:

- Goutez ça ! Vous prendrez bien un peu de fromage typisch franzosisch. Vous n'avez pas ça à Leipzig !". Le tortionnaire affiche le sourire de faux-frère des grands serviteurs des états.

Adulte ce traumatisme la tiendra à l'écart de ce pays hormis pour le survoler inévitablement chaque solstice lors de sa transhumance pour la trance Ibizarienne, tous hublots fermés.

Et ce Tran van Hiet venu depuis Ho Chi Min ville assister à une conférence à Paris.

- Professeur Van Hiet, vous n'en trouverez pas de meilleur chez vous." Trente-cinq ans de durian à la petite cuillère ne préparent pas l'épreuve à laquelle son collègue universitaire Monsieur Guéra va le soumettre. Monsieur  Guéra ne sait pas le mal qu'il commet. Le lobby du lait a tatoué dans nos gènes la barbarie de la culture du fromage.

(à suivre...)

vendredi, 02 janvier 2009

1/8 Les copeaux de crottin

Les copeaux de crottin 1.jpg

Lorsque l'on pénètre chez monsieur  B ça fait :

- ….

- ….

Ou encore :

monsieur  B: - ….

Le Bloggeur : -….

monsieur  B: -….

Le Bloggeur : -….

Parfois la nostalgie du bon temps où les commerçants saluaient les clients me submerge. Je déteste la nostalgie. Croire que le passé puise être supérieur à un présent formidable par essence, par décence, par naissance me donne l'impression que la tombe agrippe un de mes pieds.

En amont de la boutique de monsieur B lorsque l'on vient de Folie d'encre le libraire le mur décoche une flèche et annonce:

"Fromager affineur"

La couleur, la typographie, la forme complexe de la flèche ramène le passant quarante ans en arrière dans cet après soixante huit inventeur du cheveu bouclé, de la moustache, du pantalon à pattes d'éléphant et des premiers spots publicitaires en couleur pour la vache qui rit. J'imagine la fièvre des créatifs de l'époque lorsqu'ils explorèrent les multiples façons vendre de la lessive à l'aide de cette télévision couleur à des ménagères pré-cinquantenaires et déjà suréquipées. Une fièvre semblable les pousse sur le net pour over-équiper les filles de ces consommatrices. En attendant l'ordinateur trois dés. Dans deux générations le clavier de l'ordinateur diffuseur d'odeur ressemblera à un orgue de parfumeur. Je redoute ce dernier progrès en songeant aux spots pour les fromages.

Inutile de prolonger un faux suspens je n'aime pas monsieur  B. Je n'aime pas madame B. Je n'aime pas la fromagerie des Lilas, je n'aime pas le fromage ni les fromages et lorsque je lis "Fromager affineur" je prononce :

"Fromager affameur".

Beurre et œuf et fromage. Une survivance des baronnies. Le savoir des vins m'insupporte, celui des fromages m'éreinte. Chaque tas de moisi associe un village: la pestilence est leur fierté. Ils prônent une manière particulière de filtrer le lait, d'en séparer la crème, de laisser reposer une meule.

- Et puis y'a le lieu c'est pas pareil une étuve qu'une cave !

 (à suivre...)