mercredi, 10 juin 2009

12 Raisons Joachim

12 Raisons 5.jpgSi l'âme pèse 21 grammes nul ne connait le poids des illusions perdues.  

Joachim utilise une corbeille de métal. Vous en trouverez partout de ces bacs de fil, chez Ikea, chez Habitat, chez Soho. Une corbeille normale d'un magasin normal achetée après les cours un mardi normal d'un janvier normal. L'ai-je écrit, cette corbeille ne mériterait pas une entrée si elle ne trônait la chambre de Joachim.

Joachim a versé dans l'objet trois cuillères de rhum tandis qu'il avalait lui-même les trois derniers verres que contenait la bouteille. Il a versé ces cuillères d'ambre avec la théâtralité d'un second commis flambant devant son client une crêpe Suzette.

Sa chambre de la rue Jean Pierre Thimbaud n'autorise aucune fantaisie. Dix mètres carré pas plus concentrent les fonctions. L'exigüité force l'économie des gestes et contraint à la vie intérieure puisque le dehors se refuse. Une ouverture perce le toit de la mansarde ; au delà de cette nasse la ville bruit de la joie des jours de mai. 

Une enveloppe posté de Barcelone. Avril 2008. A l'intérieur cette phrase au hasard "... sur les ramblas tous les garçons te ressemblent..." les mots suspendent son geste.

"... hâte de te sentir... voudrais te toucher...."

 Des mots tout bêtes. Des mots de bête ... te sentir dur contre mon ventre...

Du papier avion. Du 32 grammes. Ces 32 grammes de papier avion atterrissent doucement vers le petit foyer au cœur de la corbeille. La chaleur déforme les mots devenus sans chaleur.

La flamme tronque les phrases...eront les murs... aver tous... l'odeur des illusions brulées se mêlent à celles du papier calciné.

Cette autre. Du 300 grammes. Au verso le pont Alexandre III de l'autre coté en travers de la carte une diagonale barre l'ensemble : "ce que tu sais"

D'autres lettres encore. Chaque souvenir le retarde. Chaque paragraphe le crucifie mais lui ne pense qu'autodafé.

Dans sa main 90 grammes postés de Paris débutent par "laissons aux mortels la fausse joie de l'instantané. Accordons à notre échange la grâce de la respiration ...".

Il avait répondu d'un laconique "...et laissons la poste y introduire un souffle fortuit. ;-)"

80 grammes parfumés à la vanille. Rhum et vanille ravivent des souvenirs auxquels s'attachent des larmes enfant.

- Qu'ils s'alignent les barbares lorsqu'ils parfumeront leurs sms à la vanille" s'énerve-t-il.

Un petit bleu de 18 grammes. Un pastiche de télégramme dactylographié. SUPER STOP LOVE YOU STOP PLEIN D'ETEINCELLES STOP JE T' AIME FIN. Le papier de ce petit bleu brule moins vite que l'encre du ruban et la guirlande de mots danse dans la courte flamme. Un clignement de paupière plus tard ils ajoutent leurs harmoniques au cercle chromatique. Ces 18 grammes n'auront duré qu'un souffle.

D'autres lettres encore, le plus vieux cachet de la poste fait foi, 04-07-2007 Paris XIX 14h32, mais que pouvait-elle bien faire à 14h32 dans le XIXème ce jour là ?

Il a gardé la conclusion de cette série pour la fin. 20-05-2009, avant-hier autant dire maintenant.

800 grammes format réglementaire sans un mot ni bristol ni même l'empreinte carbone d'un recommandé. Une boite brute. Un Colissimo comme si cette rupture méritait le superlatif. A l'intérieur ses  réponses aux cendres du fond de cette corbeille si dénuée d'intérêt. Elle trône petit piège circulaire, crématoire d'illusion ou masque de rétiaire au centre de la chambre. Une corbeille de rupture quand d'autres sont de mariage.

Le rhum et le souvenir embuent ses yeux. Il sourit :

- Si je sais gratter mes croutes, si je sais conserver leur purulence quel matériel alors ! Pourvu que viennent d'autres douleurs. Pourvu qu'on me laisse longtemps encore pourrir la planète du feu de mes amours perdus.

Tarif carbone: 02g par feuille évaporée, 28g pour la douleur

lundi, 04 mai 2009

4 Les baignoires de Guantanamo

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Je pétris bio et vous ? A mon entrée dans le monde adulte, à cette croisée où les vingt années précédentes dictent notre soumission ou force notre insurrection j'ai rayé de mes listes de course tout ce qui de près ou de loin risquerait l'incorporation dans un pudding. Ma vigilance s'étendait aux pates à pizza, aux nans, aux tortillas, aux pains baladis. Les années érodèrent doucement mes remparts : la maturité rampait au-dedans. Un début d'apaisement vers la quarantaine me lança sur le net à la recherche de la recette du pudding perdu. A cet âge d'autres prennent maitresse, se convertissent à l'islam, fondent une start-up, font leur coming-out ou partent à pieds vers Puni,. Sur, c'est plus rock roll  quand il faut prendre la parole dans les diners en ville.

Au début prisonnier de la fin du siècle je laissais un robot brasser pour moi les œufs, le sucre, la vanille, les raisins secs, le lait. La machine pulvérisait l'ensemble, donnait à la chair du gâteau la texture d'une Nike-Air et défiait les mâchoires.

Désormais je réunis tous les ingrédients dans un même saladier et le geste retrouvé, mélange l'ensemble mes deux mains dans le bol. Lorsque je plonge mes mains dans la soulte puis referme mes poings je sens le blanc des œufs filer entre mes doigts. Progressivement la matière s'uniformise jusqu'à devenir une mélasse tiède mais je prolonge encore, tout entier à l'abandon du plaisir de la patouille. Ma seule concession à la modernité est une paire de gants jetables.

Au dessus du creuset les mains prisonnières de matière tiède, je laisse les effluves de rhum et les morves d'œufs m'emporter à rebours. Les plaisirs régressifs sont les plus difficiles à renier. La petite enfance a gravé notre cerveau limbique de la joie de sauter à pieds joints dans une flaque, celle de laper une purée, celui de sucer un doigt souillé de chocolat. Pour les plaisirs avouables sur le net.

ILS font tout pour nous détourner de ces vérités.

Adultes il nous faut payer une fortune pour simuler ce plaisir lors d'une cure de thalasso et de bain d'algues et de boue.

Je doute que monsieur Thomann pétrisse encore à la main. La cuve des pétrins moderne ressemble aux baignoires de Guantanamo, ce sont des essoreuses à rêves, des tueuses de révolutions, des blanchisseuses de nostalgie.

(à suivre...)

vendredi, 01 mai 2009

3 Le secret du corps des femmes n'est rien comparé à celui de l'eau de fleur d'oranger

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Au cœur de ce réacteur le pain, un objet qu'il ne fallait jamais laisser reposer sur le dos, allez savoir pourquoi. En fin de journée les autorités préservaient les restes durcis de cette valeur afin d'élaborer à intervalles réguliers le pudding mais dans cette caravane de la fierté, le pudding familial n'incorporait ni miette ni rognure ni de ces restes de tartine que laissent les convives lorsqu'ils refusent d'entrer dans la danse satanique qui conduit à prendre du fromage pour achever son pain, du pain pour achever son fromage jusqu'à l'obésité.

Ce pudding là assumait ses origines de récup, il anticipait les échanges de recettes entre maman bobo sur le net, il garantissait une fabrication home made puisque les boulangeries ne vendaient que du diplomate cet espèce de gâteau snobinard à base de récup de croissants. Qui dans une famille d'en bas sacrifierait assez de croissants pour en faire un gâteau ? Mon pudding familial tirait de l'humilité de son origine une fierté. Seules les années m'ont appris l'arrogance de cette humilité.

J'aime les piaillements continuels de la boulangerie des Lilas. Thomann qu'elle s'appelle. Madame Thomann. Autours d'elle la farandole des employées crée un halo sonore impénétrable au quidam. A dix mètres le terminus de la ligne 11 déverse ou absorbe selon les heures du jour les marées de clients. L'arrêt du 105 complète la danse.

Elles sont six où huit ou plus, une multitude à s'agiter dans le couloir derrière le comptoir de verre et à s'apostropher.

- Deux campaillettes

- Trois demies

- Deux tradis

- Deux zéros cinq s'il vous plait

Certaines ont moins de talent que d'autres mais on pardonnerait tout à cette troupe sympathique :

- Bonjour, je voudrais cent grammes de chouquettes, deux croissants, une tradition et trois pains aux raisins. Mettez moi un cannelé aussi.

- Un tradi et puis quoi ?

- Deux croissants trois pains au raisin et cent grammes de chouquettes et un cannelé

- Les trois croissants beurre ou ordinaires ?

- Beurre

- Et puis il vous fallait quoi d'autre ?

L'endroit exige la vigilance du client pour de ne pas ralentir la cadence. En même temps règne une décontraction totale comme si le roller coaster de la vente aux heures de pointe n'était qu'un immense jeu de la marchande pour adultes nostalgiques. La faute à la marchande si ses employées semblent heureuses.

Son mari invisible le jour ne pousse la porte du fournil que vers huit heures du soir. Il s'est levé à quatre heures du matin. Faites le compte. A vingt heures quand son fantôme apparaît à la porte du fournil, le voile de farine qui recouvre sa silhouette forme un halo dans la lumière du jour. Le nuage quotidien manque d'ensevelir jusqu'au souvenir sa mise, une chemise à carreau naguère bleue, un pantalon de jean tant une journée dans la nuée des fournées estomperait le plus flamboyant des accoutrements. Prisonnière du jour, Madame Thomann  laisse à ses responsabilités le soin de ternir sa silhouette. Elle a placé dans le commerce du pain son désir d'exister.

jeudi, 30 avril 2009

2 La crémation des gâteaux : une fatalité plus qu'une malédiction

 

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La crémation des gâteaux était une fatalité plus qu'une malédiction. Le four à gaz une boite pas assez grande pour héberger une dinde de noël boursouflait un  coté des quatre-quarts tandis que l'autre refusait de lever. Selon une légende cette distorsion résultait de l'usure prématurée d'une des parois, à gauche du four un enfer, à droite un pôle. Il fallait chaque vingt minutes promptement entrouvrir la porte, pivoter le moule en veillant à ne pas empêcher l'ensemble du gâteau de lever. Lors de cette opération il arrivait que la dilatation des gonds du four empêche de refermer la porte. Alors le quatre-quarts sorti du feu avait l'épaisseur d'un biscuit de guerre. A l'inverse la porte despotique pouvait interdire toute fuite, alors il fallait attendre la fin de la cuisson puis laisser le temps au métal de reprendre sa forme avant d'extirper ce qui pouvait rester de gâteau dans le moule. 

La précarité enchâssait cette relique de fourneau entre deux meubles. Ces deux meubles bas rassemblaient l'essentiel des fonctions d'une cellule familiale, l'exigence du lieu les fusionnait : un profane n'aurait décelé la frontière invisible mais réelle qui attribuait une place à chaque objet et permettait aux brosse à dents de voisiner la pelle à tarte en évitant les pièges du capharnaüm. Autour de ce creuset la caravane familiale ne cessait de lover et de superposer les autres fonctions. L'exigüité mobilisait  chaque molécule de l'air pour singer la vie. Elle ressemblait à ces maisons bretonnes où s'entassaient dans le même lit la famille au complet. Cinq pas de géant suffisaient à couvrir  la distance du timon à la lanterne arrière. Des pas de fourmis suffisaient à prendre la mesure de son petit coté.

Au dehors des remparts de ce temple le monde le printemps les grands l'hiver les petits les autres menaçaient. Un sens aigu des hiérarchies divisait le monde en deux. A l'intérieur du campement les pairs. Une conscience de classe à l'envers bannissait toute communication avec ces égaux au soupçon qu'ils portaient forcément toutes les tares justifiant leur bannissement. A l'extérieur du lazaret, les élus. Les élus ignoraient les déchus. Des déchus si déchus que les qualifier total de la loose aurait été trop bien pour eux.

Il arrive que la vie ne soit pas simple. (à suivre ...)

mercredi, 29 avril 2009

1 Carrefour de la tourte épinard-saumon

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Dans mon panthéon culinaire le carrefour de la tourte épinard-saumon et de la purée aux truffes cache un cul de sac tombé en désuétude. D'un coté de  ce vestige les crêpes, de l'autre le pudding. Je mourrai sans comprendre pourquoi après un aller-retour sur le cul de la poêle les premières arborent d'un coté de grosses taches brunes et de l'autre une grêle caramel.

Qui sait pourquoi ces bretonnes pacifistes s'attifent des dégaines léopard des  guerriers zoulous ?

L'autre allée surannée contient le pudding où le U se prononce OU et le ING se prononce ingue comme le ING de bling un mot à la mode. Le poudingue est anti-mode, un sous-équivalent de la raclette et de la fondue beaucoup moins bling  qu'un bar au sel. Je vais pas vous la faire genre pou dingue, la cuisine a ses modes et la prochaine génération parlera dans vingt ans avec une émotion teintée d'humour de la façon dont leur grand mère cette has been de la spatule couchait ses saint jacques sur un lit de perles de jus d'oursin, perles qu'elle formait à la pipette dans un précipité d'azote liquide.

Le pudding c'est du pain.

L'arrivée à table du pudding familial dans sa gangue dévastée par l'enfer déclenchait une salve d'exclamations. Sur le dessus bruni les kystes des raisins secs perlaient la surface du gâteau ; sous la chaleur le suc de ces raisins avait sué deux heures au thermostat 8, le haut-fourneau avait caramélisé le miel de cette rosée mêlé à la migaine d'œuf. La carapace de ces bonbons fortuits défiait les molaires tandis que leur cœur fondait. Ces raisins avaient dans leur vie précédente trempé une heure dans un mélange de rhum et d'eau tiède. Posé sur un rebord le bol défiait les lois de la gravité, il invitait aussi à braver les interdits : comment résister à la tentation de picorer ces raisins que le sirop au rhum progressivement gorgeait ? Leur multitude assurait l'impunité : comment les gardiens du bol sauraient ils déceler l'absence d'un seul au sein de l'innombrable? 

Pourtant trois passages entre deux jeux multipliés par cinq enfants multiplié par leurs retours suffisaient à décimer la multitude et à permettre de  compter les grains orphelins sur les doigts d'une seule main. Cette défaite incitait à la recherche de coupable mais même la menace de représailles générales ne parvenait à briser la loi du silence des innocents. Il faut toute la naïveté d'un enfant pour croire à l'impunité de la répétition des larcins.

- Bon ! Puisque c'est comme ça il n'y aura pas de gâteau !" disait la maitresse des desserts.

Les mères heureusement sont immunisées contre la méchanceté - même si l'une d'entre elle de temps en temps congèle un nouveau né tandis que d'autres font tabasser leur mari avant de kidnapper leur propre fille - et leur tendresse commue les peines. En général la sentence excommuniait la horde de cinq et remplaçait dans la recette raisins par fruits confits.

Beaucoup moins bon. Deux heures de cuisson transforment les facettes des morceaux d'écorce d'orange d'ananas et d'angélique en brisure de quartz calciné. Sur la table le pudding ressemblait alors aux paysages des Chroniques de Riddick. (à suivre ...)

mardi, 28 avril 2009

Bonnes adresses

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Ici les bonnes adresses, c'est de bon cœur. A partir de demain  Mme T clôturera ma  la revue du petit commerce des Lilas.

Boucherie Les Bruyères (Sté) 64 r Paris 93260 LILAS (LES) pour voyager dans le temps

La Brulerie des Lilas 64 r Paris 93260 LILAS (LES)  pour voyager dans les mots

Fromagerie des Lilas 171 r Paris 93260 LILAS (LES) pour faire le bien

Thomann Romain 8 bd Liberté 93260 LILAS (LES)

Ikerchalene Najim 163 r Paris 93260 LILAS (LES) pour la moutarde, le gruyère rapé et tout ce dont en parle jamais sur les blogs.

 Krys Optique des Lilas  138 r Paris 93260 LILAS (LES)

Et puis il y a madame T rue de Paris, elle vend des cahiers des années 70, madame S rue de Romainville, elle fabrique des ourlets et rénove les jupes, monsiuer D, monsieur F, mister X, mister minute le champion du monde deu ressemelage.

Ensuite, puisque je viens d'apprendre à jouer avec les liens hypertexte l'article du monde suivant continue de m'interroger.

http://www.lemonde.fr/archives/article/2009/04/24/2008-an...

lundi, 19 janvier 2009

8/8 Les copeaux de crottin

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Les employés de monsieur B ont des prénoms des années quatre-vingt. Sabrina, Aicha, Cédric, Mohamed, des prénoms voués aux petits boulots dans les années deux mille. Des prénoms de ma banlieue, des blases à parcours d'insertion, leur crise permanente démarra avant même la naissance de leurs parents il y a un demi-siècle. Dans le métier de précaire leur habit fait le moine: il exhausse les exonérations de charges. Leur mèche humble, leur blouse triste, leur posture de victime, témoignent de leurs efforts pour supporter la bure du prolétariat.

Ils voulaient être libres. Comme vous. Comme moi.

Lorsque le collège les recracha à l'issue de leur seizième année ils applaudirent cette liberté retrouvée. Dans le texte:

- Top cool la vie".

Ils n'ont jamais aimé le collège et le contraire était vrai ; un divorce en quatre actes numérotés à rebours, sixième, cinquième, quatrième, troisième. Les autres accéléraient dans cette seconde ligne droite alors que le lycée entrait en vue. A mi-parcours eux fleuretaient déjà avec les bas cotés. Ils fleuretaient aussi dans le recoin à coté des toilettes du collège et à l'arrière des bus.

S'ils accueillirent leur libération en vainqueur, elle les domine chaque jour depuis. Leur liberté les livre en pâture aux forces vives du petit commerce puisque les grandes enseignes, ces havres de respect du droit du travail préfèrent pour installer des chaussettes dans leurs rayonnages les légions des titulaires d'un Deug et bientôt du L de LMD.

Je n'en veux pas à monsieur B mais à sa corporation.

Leur vie sur les terres de l'entreprise en nom propre n'est pas facile mais ces années resteront les plus belles de leur vie. Les victimes défilent. Il les use. Il les abuse. Il les jette et vous jurerait qu'il les aide. De derrière son comptoir il règne sur ces éclopés de la vie, vingt ans et encore plein d'espoir. Dans la file je patiente en me dandinant d'un pied sur l'autre car la valse des apprentis ralentit la cadence. Comment pourraient ils apprendre un métier en quinze jours ces gosses ?

- Je les forme ! Je leur apprends un métier !" Clame pourtant monsieur B.

Il y a des phrases comme ça. Il y a des idées aussi. Elle commence par "moi je". A l'opposé du "je", le "eux". Le "eux" c'est les autres. Les autres c'est moi. Parmi les aphorismes d'association de commerçants le fameux "trop d'impôt tue l'impôt".

Malgré le spectacle des apprentis de monsieur B j'ai renoncé à soutenir l'économie locale par ma visite hebdomadaire chez ce fromager affameur. Je me fournis chez Leader Price. J'y achète de la mimolette en paquet de un kilo, une mimolette pour laquelle le lait, les ferments, la présure, l'air même, ne sont qu'une légende. Elle m'arrive sous plastique d'une usine des Pays-Bas. Cette mimolette décomplexée nargue Jean Louis B et Nicolas H ; elle fout une claque aux cliques des amap de mon quartier ; un fromage de la ville, solitaire, anonyme, sans passé.

Lorsque je mâche cette mimolette à la recherche du gout perdu je songe à monsieur B. Il essaie de bien faire, simplement le ramage du fromage ne s'offre pas au premier venu.

Je n'en veux pas à monsieur B mais à sa corporation.

 

Une solution pour profiter d'un crottin de chèvre affiné trois mois et sec comme une vielle bique. Tirez à l'économe de fine lamelles d crottins et présentez-les dans un ramequin. Cette présentation développe l'arome et invente à ce fromage devenu croute une fraicheur.

Pour terminer, un morceau de la prose de http://www.cheeseonline.fr/ :

"3 à 8 semaines selon les types (fermiers ou laitiers). Lait cru ou pasteurisé Caillé obtenu à partir de lait emprésuré à chaud. Brisé, moulé et pressé. salé puis entouré d'une toile, remis en moules et pressé encore. Lavages à l'eau salée. Affiné sur un lit de paille de seigle" On parle ici de Saint Nectaire". Appétissant non ?

vendredi, 16 janvier 2009

7/8 Les copeaux de crottin

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Dans ce monde-ci j'ignore les raisons de l'amour que monsieur  B porte à son tiroir caisse. L'attention qu'il lui donne me laisse simplement mesurer l'intensité de sa flamme. Une flamme à ne pas y laisser un billet de cinquante euros. Sa machine à calculer la marge ne possède en plus des touches des chiffres que deux opérateurs :

-  /

Soustraction & Division

Sur ces machines à calculer les clients représentent plus un risque qu'une opportunité. Risque de grivèlerie, risque de faux billets, de chèque en bois. Risque que la petite dame à la canne brise une vitrine ou fasse tomber un présentoir, risque que ce môme en poussette attrape un paquet de confiserie. La gravité de monsieur  B est telle que le client en chair lorsqu'il entre dans le magasin présente plus de danger que le client absent, celui qui a renoncé à manger du fromage pour toujours.

Son bilan comptable ne possède qu'une colonne charge. Le remboursement du prêt, les taxes locales, les charges sur les salaires des employés, les taxes d'apprentissages. Demandez-le-lui, sa mémoire des débits vous impressionnera. Sélective, elle oublie l'aide à la création d'entreprise les exonérations de charges, les crédits d'impôts, les bonus divers de la commune et du département et le grand secret de son coefficient de passage en vente.

La logique prévaut dans le magasin. Les meules appuient leur énormité contre les murs tandis qu'à l'avant dans la vitrine réfrigérée les petites portions pour timides et célibataires épousent la forme de leur contenant. Fromages frais ou faits. Mon moment préféré dans la boutique de monsieur  B est l'attente. Alors j'observe son apprenti du moment en découdre avec le fil à couper le gorgonzola-mascarpone. D'autre fois je le regarde découvrir avec émerveillement l'usage de la machine à trancher le jambon de parme. 

- Plus épaisses les tranches" souffle monsieur B.

- Plus fines les tranches" crache monsieur B

- Pas comme ça !

- Je vous l'avais bien dit !

(à suivre...)

mercredi, 14 janvier 2009

6/8 Les copeaux de crottin

Les copeaux de crottin 5.jpg

Trois boulettes de fromages frais flottent dans un bocal d'huile d'olive. De la vase verte et rouge recouvre le fond du récipient. Lors de mes premières visites je m'interrogeais sur l'équilibre mental de ce fromager là:

- Pourquoi ranger ses savonnettes usagées dans une trempe de saumure ? Pourquoi les exposer aux regards des clients?

Lors de mon troisième passage un client distrait demanda:

- Donnez-moi du gnagnagnio !

J'ai su ainsi que le gnagnagnio était comestible, provenait des bords de la méditerranée et pouvait agrémenter une salade.

Je lui laisse son gnagnagnio. Je lui laisse cette litanie de points sur la carte. Tous les vingt kilomètres une appellation contrôlée. Tous les trois AOC un label rouge. La corporation réinvente la numération en base :

"Médaille d'Or"

 Coté chiffres ils ont toujours été forts.

Sur une étagère des paquets de pates à dix euros chaque achèvent de pourrir. Comment rencontreraient-elles un client ces vaniteuses de la pate fraiche? 10 euros le paquet de pate ! La crise ne les aidera pas. Monsieur  B possède aussi un présentoir vide à pain Poilâne, un râtelier à confiture de luxe. Chez les B aussi les temps sont durs. Ils sont durs comme la croute d'un vieux Salers. Ils sont durs  depuis toujours. Demandez à un B ce qu'il pense du temps, des gouvernants, des américains, des allemands, des impôts, des lyonnais, des auxerrois ou de la taxe professionnelle.

- C'est sur que c'est plus comme avant.

- Ça  pourrait pas être pire

- Ça pourrait être pire

La tristesse de monsieur B a une dimension archétypale. Il a un air de Danny Boom. Un Danny Boom, quoi de mieux pour vendre des Danettes ? On se lèverait tous s'il promettait de cesser de geindre ! Une tristesse totale comme il y a des guerres totales. Une tristesse à vous gâcher le plaisir à vendre du fromage aux clients.

La tyrannie du tiroir caisse provoque cette tristesse infinie car B est victime d'un charme lancé par la fée Camembert.

- Je vais anéantir cette ville et son usine à fromage! Je vais l'ensevelir ! Vous serez les Pompéiens de la raclette ! " Menace-t-elle.

- monsieur  B, je vous ordonne de maintenir votre tiroir caisse toujours à flot sinon je mets ma menace à exécution." ajoute la puante  sorcière en perçant le tiroir caisse.

Dans ce monde là une petite fille, Cunila, aidée de toutes la petites souris de la fromagerie attaquerait la fée en lui lançant des boulets fabriqués à partir de trous de gruyère. 

- A l'assaut" hurle Gulari la souris chauve

- On va percer leurs défenses avec ces trous " répond la petite Cunila.

(à suivre...)

lundi, 12 janvier 2009

5/8 Les copeaux de crottin

Les copeaux de crottin 6.jpgL'incident ne dura pas cinq minutes. L'épisode de clémence terminé Günter reprit sa chasse. L'arbitraire pondèrera la joie des survivants d'un doute amer mais je n'ai jamais osé formuler l'évidente question :

- Qu'est-il arrivé au voisin ? Qu'est-il arrivé au voisin du voisin ?

Ce jour là imposa l'histoire. Il sanctifia l'existence de la tourmente au dehors. Au-dedans elle accorda en un seul lot le bénéfice de la véracité à la totalité du roman familial: la mobilisation dans une usine d'armement, l'exode, l'éloignement des enfants qui chez une tante, qui chez un parrain, car dans l'imaginaire des plus petits, les récits des tiers disputaient à leur propre mémoire le privilège de fabriquer l'authentique histoire de leur vie. Chez les adultes les privations constituaient la trame de fond de ces drames ; chez les enfants les privations menaçaient l'unique raison d'exister d'un enfant : grandir.

Ensuite le poids des ans multiplia les privations réelles, cette orange, ce topinambour, cette croute de fromage justement, jusqu'à faire de chacune d'elle un mythe.

Le topinambour fond sous la langue. Une pointe alcaline identique à celle de l'artichaut le rend intéressant et il ne nécessite pas le fastidieux travail d'effeuillage de l'autre. Le topinambour s'offre au premier venu dans sa presque nudité. Il offre sa chair au bout d'un simple tour d'économe. Un légume simple que la rémanence des  privations élève au rang de repoussoir.

Les acteurs, les victimes de cette occupation là ont fêté leurs quatre-vingt ans durant la première décade de ce siècle. La décade prochaine éteindra leurs souvenirs. Alors le rutabaga reviendra sur les étals. Il trônera parmi un poireau, trois carottes,  un navet et éclairera le jarret et le gite d'un pot au feu.

Alors cette Occupation là ne sera plus qu'une note dans les manuels d'histoire couverte en quelques cours d'un programme qu'étirent presque deux cent ans à moins que l'histoire ne retourne sa veste. Ecoutez autours de vous les mots de la barbarie nous encerclent à nouveau: fouille, rafle, terrorisme, otage, descente et le tout nouveau garde à vue.

Je n'en veux pas à monsieur B mais à sa corporation.

Un fromager est un fromager. Pas de surprise. Des meules sur les étagères, des plateaux de rotin, d'autres de paille, un plan en marbre de Créteil, un éclairage jaunâtre à base d'ampoules Philips gros culot à vis ZWRT56 pour mettre en valeur les produits et augmenter la marge. Des fromages bien sur. Des croutes vertes ou bleues, elles tirent sur le jaune en fin de vie tandis que les moisissures hirsutes habillent leur teint cireux. L'histoire les parchemine, l'affinage les raye. Un regard suffit pour émietter certains, d'autres au contraire font bloc. Entre les deux vingt textures, de la coulante moelle blanche d'un  mont d'or au bondissant comté en passant par le mol saint nectaire. Un univers en soi mais on ne va pas en faire tout un fromage.

Un couloir débouche dans la boutique, on comprend qu'il mène à l'appartement au dessus. Il mène aussi à l'affinoir. L'ombre de ce couloir déguise celle de madame B. Elle veille là. Les vibrations de sa vigilance parviennent jusqu'au pas de porte de la boutique où elles figent jusqu'au sourire des clients. Dans la boutique ces vibrations caillent jusqu'au lait, elles empêchent aussi l'Appenzell de fleurir. Il n'est de pire geôlier que les geôliers sans visage.

(à suivre..., je sais que la carte date de 1919, mais je n'en possède pas d'autre)

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