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mercredi, 13 octobre 2010

La coagulation de l'albumine de l'oeuf

Madame Putri posait les plats en silence sur la table. Un par un. Cinq allers-retours jusqu'à la cuisine. Elle se retirait le long du mur. Là. Là elle écoutait les slurp et les slorgh et les rhall de son époux.

Au cinquième voyage elle disposait dans chacune des écuelles d'aluminium une cuillère ainsi que dans nos bols de soupe. Une cuillère de métal étamé dont les pores dans la partie convexe râpait la langue tandis que sa concavité rappelait la mémoire des repas précédents que le dénuement avait incrusté dans la capillarité du fer. La vibration alcaline du dépôt de métal acidulait ce pot pourri de souvenirs. Une matière triste dont la timidité retenait ses reflets et pliait au toucher. La cinquième cuillère posée dans son plat, son mari et moi servions de petits tas dans nos gamelles puis commencions notre mastication. Jusqu'au désert nous n'échangions pas un mot. Ensuite nous nous séparions.

Elle m'avait abordé dans son anglais parfait alors que j'achetais une darne de requin au mentawai le premier matin de mon séjour. "seuls les indiens mangent du requin ! Vous ne pouvez pas mangez ça ! Pas un occidental !" Elle me proposa de prendre mes repas chez elle en même temps qu'elle servirait son mari.

Madame Putri ne m'adressa plus jamais la parole. D'elle je ne connais que le bruit de sa robe à midi, un chuintement qui ne cachait ni le lapement de son mari ni mes soupirs de contentement, et un tintement d'assiette et l'écho d'un raclement de casserole et au matin le crépitement des œufs frits, cette seconde d'éternité et d'oubli lorsque le gel du blanc coagule au contact de la graisse que l'ardeur du feu liquéfia dans le creux de la poêle.

Roberto : Madame Putri ?

L'étudiant : ...

Roberto : Pourquoi pars tu alors ?