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dimanche, 12 septembre 2010
Capitaine 2

Tim Tam fumait conventionnellement une de ces pipes à grille dont la brièveté du conduit laisse la fumée à presque cent degrés rôtir le sang à fleur de cellule pulmonaire. Les américains -même les plus démocrates, mêmes les plus hypes - ont une façon très yankee de faire cela. Les larmes débordent de leur yeux, ils retiennent leurs éternuements, apprivoisent leur toux, battent leur cotes, frappent du poing dans leur paume opposée et hurlent :
- I got it ! I got it !
Ces gens là placent la compétition au cœur de chaque action.
Les triangles -la triple menace des dents d'un requin -le mirage des points blanc à l'horizon - ils virent à la bouée quatre -la rage ailée des conquistadors- volaient du bol au moindre alizé. Le chuchotement d'une anecdote plus salée que les autres dissipait le nuage des petits navires de la dope. La moiteur de New-Orleans rouille les torsades des grilles et convulsionne les sens. J'écoutais le capitaine et songeais à la marque de la sueur sur les marcels dans les cales et les calles de Buenos Aires, aux marcels décalés, à Marcel Brando dans le tramway, à Brad Davis dans Querelle, aux mécaniciens de Das Boat. -le beau capitaine d'Octobre rouge, son ennemi bien rasé ne le faisaient pas : trop beaux trop propres l'ancien 007, l'ancien Indiana Jones et cap'tain renégat de capsule spatiale-. Passé la seconde bouffée les mots me fuient. Je branche le technicolor. Ils me berçaient pourtant les mots de Tom et Tim dans une langue qui n'était pas la mienne. Parlaient-ils seulement ensemble ? Je ne parvenais à cerner le lien entre le capitaine d'un cargo et le navigateur d'un minibus VW.
- Que connaissez-vous des gambas ? " répétait Tim Tam. Autours de lui, autours de nous, l'exotisme dégoulinait du fer forgé des balcons. Tom Tom cabotait de Mobile à Houston puis traversait le Pacifique après une escale à la Barbade et Panama . Tim Tam entre deux ritournelles narrait le désert entre Laredo et Tijuana. Prisonniers de leurs souvenirs ils s'ignoraient.
J'aime les ports. J'aime plonger dans la presque nuit de l'ombre sans fin des cargos lorsqu'on j'enjambe les haussières. J'aime la saumure dans les flaques et les veines des madriers au bord des quais. J'aime les marques d'huile et celle du goudron à catafalque dans les déliés de la matière. J'aime jusqu'à l'odeur de ces bois rongés par le sel et celle des plaies des hangars quand les portes de la taille d'une façade béent sur le vide. Les hangars respirent au rythme des rotations des cargos. Leurs portes recèlent dans un coin de muraille une chatière par laquelle s'échappe la marée des dockers, ces rats de ports. Une marée à trois temps et trois équipes. Pygmées de la mondialisation ils pénètrent la jungle des caisses en file indienne. Eux seuls savent encore déchiffrer sur le flanc des paquets le tatouage d'encre de chine.
Les containers ont replié la vie des ports sur des bassins high tech qu'encerclent des rangées de concertina. Ces boites confinent les odeurs de Chine et du Japon et ne gardent sur leur bardage ni clam ni sel ni goémon. Les mouettes même refusent de chier dessus. Qu'importe. Il ne s'agit plus que d'importer des machines et des chemises et des cravates et des bols de plastique et des poupées matteï dont seule la profondeur des yeux rappelle les abysses. Tom Tom parlait de ports. Tim Tam narrait la frontière du Mexique. Plus que le sang de mes vingt ans, plus que mes deux verres de Syrah, plus que le flot d'herbe, le tourbillon des récits de territoires inconnus, la révélation de leur existence balisait mon futur d'une espérance nouvelle et déjà me frustrait de n'avoir pas éprouvé chaque ambiance, chaque fragrance chaque tatouage de guerre sur le bras de vieillards. Dans le même temps un géant sortit d'un chantier naval boutait à la masse la coque de mes tempes. Bam Bam Bam. Tim Tam Tim:
- Que connaissez-vous des gambas ? "
(à suivre ...)
09:05 Publié dans Cuisine et Sentiments | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : capitaine, recette, blog, souvenir, louisiane, cuisine, piment

