« L'ombre de l'anesthésiste | Page d'accueil | Adieu les malek, les shara et les drones de Bagram »

vendredi, 30 octobre 2009

Un geste prémonitoire

Alassai-5.jpg

Un geste prémonitoire

 

La meute le désignait dès le premier juillet. Il passait le reste des deux mois pourchassé par la horde, pincé, frappé, humilié, sans compter les chiffonnades d'oreilles et les ébouriffages. L'école le retrouvait en septembre radieux d'avoir deux mois durant été le centre d'attention des jeux de ses cousins plus grands, plus forts, plus délurés, presque virils parfois et d'avoir partagé leurs jeux même les plus cruels.

Ces étés là, douze étés à partir de ses quatre ans la horde se déplaçait en hurlant et courant, une petite troupe désordonnée et braillarde, soudée comme un essaim d'abeilles et comme elles faussement désorganisée, farouche, avide et dégoutante comme une bande de marcassins. Plus léger que les autres il valdinguait dans les virages ou lorsqu'un autre coureur écrasait son lacet, fauchait son élan ou le balançait d'un coup d'épaule. Agile il se relevait aussitôt prêt à rire le premier, fier de sa cabriole, avide de l'admiration que suscitaient chez les grands ses roulés boulés sans connaître la justesse de ce geste prémonitoire.

Par orgueil il attendait le soir pour noyer sous le mercurochrome les dents serrées dans le silence de la salle de bains aux faïences ébréchées ses écorchures aux paumes et aux genoux. Sitôt relevé de son étreinte avec la terre, sur de l'attention de la petite troupe, le même orgueil propulsait des crachats d'anthologie à dix mètres de sa chute, des crachats pleins de terre, de morve, de larmes et de morgue refoulées.

- Les mecs il en faudra plus que ça pour que je ne me relève pas !

Il tente de cracher mais sa bouche reste sèche. Il joue de la glotte, elle colle au fond de sa gorge.

Les grains sur ses lèvres le démangent. A dix huit ans il avait déjà ces lèvres épaisses comme des promesses. Il l'a séduite comme ça.

- J'aime bien tes lèvres Dom.

- C'est pour mieux t'embrasser mon enfant.

- Elles sont comme de petits animaux tièdes.

- C'est pour mieux te sucer mon enfant.

- Salop. Troupier. Soudard. Spadassin. ..... Affreux.

Le sable. Il aimerait brosser ses lèvres du revers de sa mitaine de combat mais n'y parvient pas. Il a aussi de la terre accrochée aux sourcils et dans les cheveux. Sous ses yeux à vingt centimètres une plante, un ... Un quoi ? Un peu de liquide sourd enfin dans sa bouche mais il peine à mouvoir sa langue, il faudrait qu'il l'humecte pour nettoyer ses lèvres. Non, il faudrait qu'il crache. La poussière sous sa joue râpe et brule. Une poussière sans mémoire, l'odeur de la terre un luxe de pays riche, ailleurs dans ces pays arides où les pluies sont des larmes de joie, la densité de la terre jamais lavée retient chaque parcelle d'odeur, seul l'érosion par le vent enrobe quelques grains de l'odeur fade de la poussière.

Le souffle a tué le vent.

(à suivre ...)

Ecrire un commentaire