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vendredi, 27 février 2009

Des garçons insolents 2 sur 3 ou 4

USA2004_18_ 043.jpg- C'est ce qui se dit.

 - Bon finalement vous avez fait affaire ensemble et vous voilà !

Je m'impatientais chez monsieur H. Certes l'endroit est agréable, la plus belle boutique de la rue avec ses présentoirs en hêtres et cette l'alternance de matières dures et de matière souples. Monsieur H vend des lunettes. Il n'y aurait pas de raison d'y consacrer des heures ou trois lignes si monsieur H n'était monsieur H. Ce jour de notre première rencontre, j'avais fait mon choix en cinq minutes malgré les efforts de monsieur H pour me tenter avec tel ou tel modèle. Je n'ai pas l'habitude de perdre du temps avec les accessoires de la fashion.

- Voilà. Je prends celles ci.

Je m'attendais à ce que monsieur H m'emballe l'objet, édite sa facture dans des cliquetis d'imprimante, déleste ma carte bleue puis s'empresse de s'occuper de son prochain client mais monsieur H est passionné par son métier.

- Vous savez ce que c'est ? " fit-il presque inquisiteur.

- Eh, je ne sais pas, en tout cas elles me plaisent. Et puis maintenant que je sais que vous êtes allé spécialement aux US pour dénicher cette marque...

- Ce sont des OO▲▲DD

- Ah ! Je vous remercie. Je ne connaissais pas.

-Vous ne connaissez pas ! Regardez-les ! Ça ne vous dit rien ?

- Elles on un coté un peu faux. Un peu plastique des années 70 peut être, on croirait de la bakélite.

OO▲▲DDont inventé la lunette plastique. Avant eux la lunette plastique n'était QUE de la lunette plastique.

- C'est vrai qu'elles sont particulièrement réussies. Oui je le prends." Tandis que je tentais de rassurer monsieur H sur la validité de mon choix je lançais mon corps vers l'avant pour signifier en silence mon désir de gagner la caisse. Il n'a pas remarqué mon impulsion et a repris :

- Vous savez que Madonna porte des  et Pete Doherty et Angelina jolie et son mari je sais plus comment il s'appelle, bref tout le monde, je pourrais vous citer la moitié d'Hollywood.

- Ah. Merci. Je ne savais pas. C'est flatteur c'est sur. Vous savez je ne suis pas très Gala à part chez le dentiste et justement chez l'ophtalmo. Je vais les prendre quand même si cela ne vous embête pas même si franchement porter les lunettes de Madonna ne me fait ni chaud ni froid.

Je me dandinais d'un pied sur l'autre, espérant que cette fois monsieur H comprendrait qu'il était temps de conclure l'achat. De son coté il me barrait le passage de la caisse et je percevais une réticence que je ne m'expliquais pas à me céder ses lunettes.

- Vous savez comment je suis parvenu à vendre des  OO▲▲DD?

08:10 Publié dans carré rond | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : fashion, la, mode

mercredi, 25 février 2009

Des garçons insolents 1 sur 3 ou 4

…le gars courait. A sa ceinture quarante années de lait en carton d'un galon et de peanut butter valsaient, on aurait cru un houla hoop, vous savez ce truc que les blondes des années cinquante faisaient tourner autour de leurs hanches. Non je vous assure vous n'imaginez pas ! Coté pecs c'était pire ! Des faux seins aux hormones de poulet qui rebondissaient à chaque foulée. Vous savez ils n'ont pas les mêmes règlements sanitaires que nous. A trois cent mètres de là les pousseurs de fonte défiaient les passants. Des blonds, des hispanos, des blacks, des tatoués, des petits aussi. Pas là que j'irais reconquérir la forme de ma jeunesse franchement. Mais je m'égare.

Ils habitent au premier de leur condo, de leur terrasse on voit tout ça, les joggers, les  pousseurs de fonte, les peaux cramées, les cervelles cramées, les maitres nageurs, les joueurs d'échecs. Et puis bien sur les familles, les gens comme vous et moi.

C'est la première chose qu'ils ont fait d'ailleurs, ils m'ont dit "venez voir notre terrasse" Ils m'ont collé une canette de bière dans la main, je vous assure et m'ont trainé sur la terrasse.

- C'est plutôt sympa non ? " Ai-je interrompu.

- Il était onze heures. Alors moi vous savez à onze heures … la bière…

- Onze heures précises. Vous savez qu'on avait rendez vous. Eh bien ils m'ont reçu en short. Et les pieds nus. Vous savez le genre de short dont on ne se sait pas s'il s'agit d'un caleçon ou d'un vêtement. L'un était torse nu, un autre  portait des T-shirt genre  "save the planet" le troisième portaient un T-shirrt à l'effigie du lead de Cold Play, vous savez le groupe. Au total un seul d'entre eux arborait leur brand OOVVDD sur son tee.  Finalement c'était pas plus mal de s'installer dehors pour discuter affaire avec nos canettes à la main appuyé sur la balustrade. De loin on aurait pu croire qu'on regardait les filles en roller sur le chemin devant la plage. Je vous ai pas encore parlé des filles en roller. Déjà elles sont grandes naturellement mais si vous leur ajoutez des roues de 80 elles vous dépassent de deux têtes. Enfin je parle pour moi bien sur.

Non mais faut les voir avec leur crinière au vent. Quand elles sortent sur le ruban devant la plage toutes les autres femelles se planquent. Mais je m'égare.

- Je croyais que la mode aux US [U esse] c'est de discuter contrat dans le jacuzzi avant un petit déjeuner à base de tofu et de quinoa. Vous savez le genre à être bronzé en janvier avec des bulles autours.

- Oui mais eux sont français, des français émigrés à LA mais français. Et puis coté bronzage, je ne crois pas qu'ils osent mettre un pied en dehors de leur condo avant minuit.

- Ils travaillent à partir de chez eux ?

08:55 Publié dans carré rond | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : olivers people

lundi, 23 février 2009

Intermerde

Intermède.jpg

Les clients fuient mon inventaire du petit commerce. Y'a qu'le hard discount et les blogs en binaire pour résister à la crise : leurs coups de gueule, leurs coups de cœur. Hormis une poignée de fidèles dont je ne parviens pas à fabriquer la moindre représentation, ne restent comme lecteurs que des hurluberlus comme celui venu chercher sur ces pages une réponse à sa quête " You tube sex with pregnance". Heureusement la  police de bloguespirit - l'esprit du blog - veille.

L'instabilité merveilleuse -ou pas- -selon les jours- de la libido des femmes enceintes ne semblait pas suffire à mon sulfureux visiteur. J'imagine qu'il souhaitait parachever son fantasme en y ajoutant dromadaires et lait d'ânesse à la manière de Cléopâtre. Un overkill.

Courage, il ne reste à mon arbitraire du petit commerce lilasien que monsieur H et madame Thoman. Pour monsieur H l'affaire est dans le sac, il apportera une bouffée d'air et cela démarre après demain. Ensuite un détour par la course à pied le temps de trouver les mots à la hauteur  de la boulange de madame Thoman dont l'hommage devrait conclure cet inventaire. Franchement son pain au raisin et sa baguette craquante méritent bien mieux que ce blog.

Ensuite, de la fiction : il n'y a que ça de vrai.

J'arrête là, j'ai l'impression de me glisser dans la peau d'une "speakerine tutu télé naked you tube France TV", mon péché.

08:46 Publié dans Intermède | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : stats

vendredi, 20 février 2009

Un samaritain, une samaritaine 6/6

Epicerie 6.jpgD'autres visages disent l'anonymat absolu d'une normalité totale. A peine ces visages reçoivent-t-il un bonjour tant ils fondent dans celui du suivant. Ils existent parmi leurs collègues durant les heures de bureau puis la solitude du soir les dissout. Des machines à produire mais c'est pire lorsqu'ils ne produisent pas. Dans la file d'attente je compte leurs produits: deux œufs, une boite pour humain, une boite pour chat, un paquet de mouchoir, un boite de tampon, une demi-bouteille de vin le vendredi. Un inventaire à pleurer. Le mien. Le votre peut-être.

Des tampons mini Ali en vend aussi.

La clientèle d'Ali varie suivant les heures. Aux antipodes de celle d'onze heure du matin celle d'onze heure du soir. Le matin les petites déjà vieilles racontent leurs malheurs. Le soir les bandes de quatre potes viennent rafler de quoi passer encore une heure ensemble: de la bière qu'ils boiront au goulot debout sous un porche. Ils portent des capuches forcément, sinon comment les passants pourraient ils savoir qu'ils sont vraiment de sales types ces sales mômes ? Pourtant dans le magasin d'Ali ils ne sont que des gosses torturés par l'ennui, l'amitié leur apporte un répit. Ali connait chacun d'eux :

- ça va ?

- ça va. Et ton père ça va.

- mon père ça va et ton père ça va.

Avec moi c'est seulement:

- Bonjour, ça va ?

Ali ne siège à la caisse que depuis quelques mois. Auparavant son oncle tenait le commerce. Un petit homme à moustache sans lumière quand le jeune Ali irradie.  J'ai apprécié ce changement. La perspective de la mort tenaillait l'ancien et le poussait à rétablir son karma. Il diffusait des sourates en sourdine. Un retour de religion fréquent chez les personnes âgées. Un retour de ferveur œcuménique. Une bougie de plus sur un gâteau suffit à leur rappeler le prix. Ils auront été salopards toute leur vie ces nouveaux culs bénis, catho, juifs, musulmans confondus, mais Dieu se rappelle aux salops à l'approche de la mort.

Des bougies d'anniversaire Ali en vend.

Ali ne connaît pas l'angoisse du bilan. Il se contente d'encaisser au fur et à mesure des clients et diffuse du raï au travers du poste de radio grand comme une grosse boite d'allumette à coté de la caisse.

Ali cache le secret de son coffre sous le magasin. Une trappe mange le passage entre la vitrine réfrigérée des produits frais et la gondole des gâteaux. Un système de poulie équipe la trappe et permet de descendre les marchandises dans cette resserre. Le regard plonge alors dans le temps des épiciers-charbonniers. Il ne reste plus qu'un seul de ces marchands aux lilas passé du charbon au gaz réchauffement climatique oblige et de l'épicerie au restaurant bobo crise oblige.

Sur les étagères d'Ali les produits attendent le client. La patiente de ces produits égale leur sagesse. Ces produits ont tatoué dans leur chair la certitude de rencontrer un jour leur client et plus surement que le tampon d'une date de péremption la couche de poussière des étagères mélangée la suie de l'avenue mesure la durée de leur vœu.

A l'intérieur des boites le temps sédimente à l'abri du regard. Il coagule la maïzena, sépare le jus d'orange de sa pulpe, le lait de coco de sa chair, il émascule le harissa, Cette certitude sereine d'un mariage entre le consommateur et le produit confine à la mystique et disqualifie les experts. Ali réinvente le marketing new âge de la proximité NO BAGNOLE. Ali a le crédit du credo du CREDOC, une sagesse orientale selon laquelle un produit doit marier un client. Chez lui comme dans la vie vraie c'est pour le meilleur et pour le pire.

En attendant le grand jour, les produits songent au sourire du client lorsque  après avoir déclaré "Je vais quand même voir si Ali en a", ce client gratouillé par un espoir non formulé, franchit toutes illusions en berne le seuil du magasin.

Soudain son sourire illumine sa figure: il a trouvé en bas deuxième rayon à droite ce qui n'existe pas. 

mercredi, 18 février 2009

Un samaritain, une samaritaine 5/6

Epicerie 5.jpg

Madame T traine le mardi et le vendredi son amant du jour à la boutique pour attraper de quoi mijoter une soirée amoureuse. Madame T partage avec son caniche un secret plein d'humour: au matin elle note la prestation de son étalon d'un soir en tartinant son pain de confiture d'abricot ou de framboise. Dans le silence des matins ratés après les nuits ratées, elle regarde son chien en badigeonnant sa tartine de rouge, sourit. Elle puise dans cette complicité inventée de quoi continuer jusqu'au lendemain en oubliant qu'humour et amour supposent que l'on soit deux au moins sous peine de stérilité.

En face d'elle l'autre sourit aussi, con et béat. L'espoir dispute à la dépression le privilège de colorier ses joues dans la file d'attente d'Ali. Je ne sais quelle illusion elle conserve d'elle-même et de son amant en remorque. Celui-ci identique à celui de la semaine dernière et de la semaine d'avant, plus habitué à être à la ramasse qu'a se faire ramasser se dandine sur un pied trop content de l'aubaine, la bouche pleine de "ma chérie" de "ma poulette" de "mon amour". Un peu too much trop pour un premier soir non ?

Des préservatifs King Size et de la confiture de fraise, Ali en vend aussi.

Madame K promène chez Ali son manteau en peau d'animal au risque de périr sous l'avalanche de Kit-kat pour chat que les pans au vent menacent de déclencher dans les allées étroites. Madame K n'a pas d'autre âge que ce manteau plus mité que la couche d'ozone. Elle vit de jambon sous cellophane marque Number One et d'ours en guimauve à l'unité. Je ne sais rien d'autre d'elle.

De la poudre de coco violette Ali en vend.

Les clients d'Ali ne se laissent pas conter. A chaque âme un régime alimentaire. Chaque visage me frustre d'une histoire car les marques sur les visages des clients d'Ali dissimulent leurs secrets aussi bien que les peaux retendues des épiceries de la place de la Madeleine.

Lorsque mon karma plonge dans le rouge je me plante aux avant postes de la boutique d'Ali et repère Madame G ou une de ses contemporaines. Alors je leur propose mon bras pour traverser la rue et regagner des points. Rester à flot dans ce monde tient de la corde raide.

- merci vous êtes bien gentil.

- je vous en prie ce n'est rien.

La rue n'est pas large mais les pas de fourmis madame G laissent le temps de la réflexion. En traversant la rue avec ma madame G au bras je songe durant les deux premières bandes du passage clouté aux indulgences du moyen âge. Les madame G au bras ne pèsent pas lourd, pour un peu elle s'envolerait au passage d'un bolide. Il manque à ce monde un tableau d'indulgence quand même les tonnes CO2 se rachètent. Durant les deux bandes suivantes ma madame G au bras je songe aux passages piétons glissants en hivers ; l'été c'est pire, libres de tout danger que provoquerait le gel les bolides déboulent comme dans un jeu de quille. En été c'est strike à chaque mamie G.

Enfin je consacre les deux dernières bandes du passage à la fin de vie. Les dernières années marcher cinquante mètre jusqu'à l'épicerie devient un exploit à recommencer chaque jour sinon c'est l'assurance de mourir de faim au quatrième étage d'un immeuble des Lilas sans voisin. Ma madame G au bras je me demande dans quel état je serais à son âge. Ces dernières années plus que les premières questionnent la raison de vivre. La déchéance prévient elle ? A quel moment l'abandon prend le pas sur la raison ? S'en rend on compte ?  Trois questions que je ne poserais jamais à mamie G.

De la crème de jour hydratante Ali en vend.

(à suivre ...)

lundi, 16 février 2009

Un samaritain, une samaritaine 4/6

Epicerie 4.jpg

La solitude pousse monsieur H a faire le tour des épiceries de la ville. Il y promène sa queue de cheval et ses aphorismes de comptoir. Monsieur H porte autours du crane un bandeau identique à celui de Nastase en 72. Quand les bandeaux parleront celui de monsieur H racontera quarante ans d'une histoire en miettes entre les bornes de la victoire de Nadal cette année à Rolland Garros et celle de Nastase sur Arthur H en 72 à l'US open.

Le Ashe et ses quatre ailes occupaient une place centrale dans la vie de monsieur H comme dans celle de Nastase. Des bribes de sa vie cueillies dans la file d'attente, je sais que les ailes des centrales pour cause de H occupèrent elles aussi une place centrale dans la vie de monsieur H. Son bandeau conserve dans ses replis crasseux chaque fragment de cette histoire. Le temps a dégradé cet hommage au champion en accessoire puis en repoussoir avant que monsieur H ne cède à la fashion des rades de banlieue et ne cultive la queue de cheval, celle de Vercingétorix le vaincu et des nouveaux beaufs de Cabu mais monsieur H ne lit pas le Canard.

Du magret fumé Ali en vend aussi.

Ce bout de chiffon a imprimé comme un film radiologique le scénario des crises successives de monsieur H, de son divorce au chômage au temps partiel au chômage à l'errance au contrat solidaire à la chaine d'emballage chez Géodis. Durant la même période la baisse des prestations sociales, elle des indemnités chômage, la montée du CO2 imprégnaient le tissu. Ultime strate, quarante années de pellicules multipliées par la mémoire des pics de pollution vernissaient son lambeau qu'empuantissent les suées aigres pour attraper le métro de5h30 à Marie de Lilas.

La mémoire de monsieur H quand à elle n'imprime que ses défaites et la litanie des noms des vainqueurs des tournois du grand chelem. "Grand chelem" c'est comme ça qu'ils l'appellent au Balto rapport à sa taille et son air de sioux quand il est saoul.

L'ai-je écrit ? Monsieur H est verbeux, les souvenirs l'emplissent. Sa volubilité de monsieur H a arraché une fois à Ali ce commentaire :

- Il parle trop.

C'est l'unique fois où j'ai entendu Ali sortir d'une neutralité bienveillante.

Du shampoing anti pelliculaire Ali en vend aussi.

vendredi, 13 février 2009

Un samaritain, une samaritaine 3/6

Epicerie 3.jpg

Deux phares du grand commerce ponctuent le début de l'avenue : champion, franprix. Ensuite une multitude d'épiceries balisent l'espace. A coté des deux autres elles sont des lampadaires. A quatre encablures porte de Bagnolet, Auchan-Géant impose son ombre. Il faut ces porte-avion de la distribution pour nourrir toutes les âmes de l'endroit, 25 000 aux Lilas, quatre fois plus à Bagnolet. La proximité de ces géants interroge. Malgré la  supériorité de cette concurrence en terme de choix, de fraicheur, de prix, pourquoi le magasin d'Ali ne désemplit-il pas ? Pourquoi la crise atomique l'épargne-t-elle ? Chaque personne dans la file d'attente bouleverse les poncifs du JT. Tous ont fait un choix contraire à la logique, aux théories économiques, aux modèles de l'INSEE, à l'efficacité, aux cahiers roses du Figaro, pour tout dire ils insultent la modernité mais grâce à eux le magasin d'Ali est une chronique urbaine.

Madame G porte une broche en sautoir et une autre dans la hanche. Les années ont passé son visage au vinaigre dayak. Sa peau attache aux os du front et colle au maxillaire. La saillie des pommettes menace de crever sa face. Cette peau de tambour résonne de l'écho des années, une peau de tambour déchirée par les rides, elles s'accrochent malgré l'absence de chair, improbables comme un lichen et seulement nourries par l'aridité de la fin de vie.

Sur son crane des touffes subsistent, folles et hagardes, si légère que le moindre râle à sa guise les rabat dans un sens ou dans l'autre. Sous la brisure du nez, sa bouche perce son masque. Des dents de piranha défendent cette ouverture. Minuscules, sur trois rangs, elles confirment la réduction que le temps impose aux êtres lors de leur cheminement vers  l'essence ou le néant. L'approche de la mort force le résumé et bâcle ce qui n'a pas encore été. Mamie G ressemble à une de ces momies dont la tête réduite accueillait au bout d'une pique les explorateurs du pays Dayak. Sur ces cranes miracles de la jungle ou de la touffeur du temps les dents imposent leur proéminence minérale qu'à peine mitent les bonbons menthol.

Ces trois rangées de dents gardent son âme prisonnière car il suffirait d'un instant d'inattention pour que l'âme de mamie G s'échappe vers l'éternité au sein du flot d'une volubilité sans complexe.

Un passage piéton marque la rue face à  la boutique. A cet endroit le trottoir s'abaisse pour laisser passer poussettes et fauteuils roulants mais la minuscule marche demeure comme une falaise pour les jambes de madame surtout en hivers quand le froid rouille l'articulation de sa hanche. Il faut lui offrir le bras pour l'aider à franchir le trottoir.

Des quenelles de brochet Ali en vend aussi.

(à suivre, en éspérant que ce vendredi 13 porte chance à Ali The Wizard)

mercredi, 11 février 2009

Un samaritain, une samaritaine 2/6

Epicerie 2.png

L'évidence de la naissance de ma calvitie ne m'apparut  que lors de ma cinquième visite chez Ali. Une tonsure subtile et facile à dénier.

- Moi ? Chauve ? N'importe quoi !

Un rond de cuir poli. Un miroir au travers duquel la caméra plongeait et disséquait mon âme. Ce microscope renvoyait mon revers, ce coté pile de la pièce, celui auquel le monde dénie la moindre chance. La mort pénétrera mon crane par cette lucarne ou cette canette de bière dans ma main la déverserait-elle ?

Paradoxalement cette double découverte m'a réconforté car elle qualifiait ma position au sein de la file d'attente d'Ali, ce défilé des gueules cassées de la modernité. Sa file d'attente cubiste renvoie simultanément tous les visages de la nation mais pour l'appréhender il faut posséder sa géographie Lilasienne. L'avenue de la République coupe la ville en deux. Elle part de Paris et mène à Romainville puis vers les territoires de l'Est autant dire l'inconnu. La mairie marque le centre de la ville et le milieu de cette rue. Au passage de la mairie l'obligation d'irriguer la banlieue divise l'avenue de la République en deux branches. La bouche du terminus de la ligne 11 Chatelet-les Lilas balise cette patte d'émeu. Sur le pignon d'un bâtiment une fresque rappelle la chanson de Gainsbourg: même les cités de la petite couronne connaissent leur quart d'heure de gloire. Au-delà c'est No-Land à chaque pâté de maison.

De l'aérosol senteur Lilas Ali en vend aussi.

Le magasin d'Ali sent le froid en hivers et l'été poisse de la senteur des villes. Il sent la crevette au bout de la seconde allée à droite lorsqu'un client a éventré un sac de croquettes. La porte toujours ouverte livre sans condition le volume du magasin à la rue. Chez Ali c'est ville ouverte tandis que les légumes au dehors laissent le boulevard les ensevelir. Le magasin d'Ali sent les vestiges de l'explosion d'une bouteille de vinasse. Les taches violettes s'étendent sous les rayonnages et empestent durant trois jours: impossible de déloger l'odeur.

Il sent l'odeur de l'argent, l'odeur fade des pièces passées de main en main,  celle des petits billets bleus et gris de cinq euros froissés par milles échanges. Si ! L'argent de la rue a une odeur. Pour preuve l'absence d'odeur de ce billet oublié dans la poche d'une chemise. La lessive en gommant son histoire a jeté à l'égout la trace des gestes du quotidien. Le pain. L'épicier. Le marchand de journaux.

L'odeur de ce quotidien, celle de la multitude, ces "merci", ces "mon plaisir" s'évaporent au fur et à mesure que l'on grimpe la pyramide, du roman de 10€ au renaissance de 50€, au moderne de 500€. Celui ci comme sa légende n'a pas d'odeur.

(à suivre ...)

lundi, 09 février 2009

Un samaritain, une samaritaine 1/6

Epicerie 1.jpg

Ali le samaritain  ne lève jamais son rideau avant neuf heures. Le soir il borde le dernier Lilasien avant d'éteindre la lumière. Une heure sonne alors.

Ali vend des sacs poubelle et du beurre. Il vend les objets indispensables aux naufragés des cités. Des ouvre-boites. Des piles électriques. Du riz. Son antre contient le Vendée Globe et sert de magasin d'accessoires à Kho Lanta. Ali vend de quoi rallumer les flammes, faire des étincelles et explorer la nuit. Il vend l'improbable: du lait de coco, de la chapelure, des bougies chauffe-plat, des balais à nettoyer le pont. Il vend la désuétude, des éponges à récurer, du tapioca, des pinces à linge. Son magasin c'est la Samaritaine tenue par un kem en mitaines.

Ali éclaire sa tanière au néon mais son temple du petit commerce irradie. La nuit il hypnotise les lémuriens, le jour il héberge les yeux pochés des victimes. L'incandescence du halo de l'avant du magasin diminue au fur et à mesure que le client s'enfonce dans le tunnel creusé dans le pâté de maison où Ali stocke ses packs d'Evian et de Badoit. Un jour une grue Poclain pilotée par la modernité crèvera les façades.

Alors en passant devant le château de cartes ruiné le passant s'exclamera "je n'imaginais pas que c'était aussi grand !".

En attendant nul ne sait comment Ali parvient à faire tenir sa caverne au complet entre les quatre murs de son phare.

Du far breton Ali en vend.

Du far à paupière aussi.

A coté et derrière la caisse il range son vin et ses alcools. Deux bouteilles de Taittinger, trois de Pastis. Non loin une armoire réfrigérée propose de la bière aux Robinsons des banlieues. Il m'arrive d'en faire partie.

J'attrape la cannette, referme la porte vitrée. La file d'attente m'absorbe. Deux, trois clients gonflent toujours sa lame. Là dans l'air soufflé par la rue j'ai surpris mon autre moi.

Un moniteur fait face à la caisse et permet  à Ali de surveiller le magasin sans bouger de son poste. Les images défilent en boucle. Le frais. Le stock de bouteilles d'eau. L'allée des boites de conserves. Celle des céréales et des gâteaux. Trois allées en tout. La dernière caméra surplombe la file d'attente. Sous cet angle j'ai aperçu  mon dos, le creux de mes reins, mes fesses et plus bas mes chaussures. Au péril de plusieurs torticolis, je n'avais jamais su avant de devenir un fidèle d'Ali quelle impression je laisse lorsque je tourne le dos à quelqu'un. Lorsque je fuis.

Ce dos m'a rassuré. Le dos normal d'une personne normale. Un bon dos.

(...à suivre...)

 

vendredi, 06 février 2009

La lecture du monde

La lecture du monde en date du 16 janvier m'a réjoui. Sous l'effet d'une semaine de sevrage chaque manchette ouvrait cent nouveaux horizons. Sans doute flot d'information radiophonique auquel je m'abreuve sans discontinuer me prive de gouter la saveur des chapeaux, ceux que nos dirigeants nous forcent à avaler, ceux des gros titres.

Ce Monde du 16 janvier est paru le 15 à Paris mais je ne l'ai reçu techniquement que le 18 à Shangaï à zéro heure zéro sept.

D'abord ce Monsieur François Kober, 56 ans dont 25 en tôle sortira de prison à la fin du mois. Sa  déception de devoir abandonner le combat qu'il mène contre l'injuste bêtise de l'administration pénitencier lui vaut une page entière.

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Il aura fallu que Monsieur Jean Sassi décède pour que j'apprenne qu'à 25 ans il faisait le coup de poing derrière les lignes allemandes, qu'il commanda plus tard un commando de 2000 moï en territoire Viet Minh avant de finir à moitié fou parmi les trophées d'une vie de l'autre siècle. J'invente le moitié fou de ce personnage à la Malraux pour en faire un nouveau colonel Kurtz. Ce moitié fou ne figurait pas dans la nécrologie du monde mais comment pourrait-il en être autrement ?

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J'apprend aussi que manger végétarien est bon pour la santé, qu'il n'y aura pas de tour de mille mètres, que la crise est peut-être encore devant nous (page 16), que la crise est peut-être déjà derrière nous (page 13) et surtout que des sangliers ravagent Berlin à tel point que la municipalité lance dans les rues de la ville des chasseurs entre trois et quatre heures du matin.

'Les sangliers sont entrés dans Berlin'

(Page 4)

Ich bin in Berliner et je m'identifie. J'imagine sortir d'un bar à pas d'heure et tomber nez à groin avec un autre solitaire dans un Paris dévasté par la bêtise et livré aux bêtes. Des souilles aux Luxembourg. Des bauges au parc Monceau  tandis que les hardes impunément traverseraient le boulevard de Sébastopol.

J'imagine les troupes à fusil à lunette autorisées à tirer pour tuer avec leur cache-oreilles et leurs bottes de saut. Je les vois se cacher derrière les édifices Decaux. 5000 sangliers tués l'année dernière à Berlin, 27000 reconduites à la frontière de France., un demi-million de garde à vue en 2007-2008 selon le dernier rapport connu et l'absence de statistiques sur les violences illégitimes.

Que l'aéroport de Shangaï Pudong soit propre, accueillant, qu'il n'y ait pas de queue interminable aux contrôle de police ne m'a pas surpris.

Etre acceuilli chaleureusement par un policier en anglais, être invité à presser l'un des quatre smilles de vote :

Très content,

Content,

Mécontent,

Très Mécontent,

après avoir quitté le kiosque du policier des frontières m'a surpris.

Et si nous, citoyens de notre modèle de démocratie avions le droit de noter nos forces de l'ordre lorsque nous déposons une plainte, lorsqu'ils contrôlent nos papiers, pénalisent nos excès, nos rebellions,  nos fautes, nos infamies, puisque même lorsque nous enfreignons la loi de la plus ignoble manière nous demeurons au moins jusqu'au jugement des citoyens à part entière ?

 

 

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