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vendredi, 30 janvier 2009

Les rasoirs bics 4/5

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Quatre lames.

 Jamais je n'ai croisé de visage labouré par quatre lames. J'imagine que ces infortunés préfèrent prendre une journée de repos à moins que cet accident ne les conduise directement aux urgences. Les blessures causées par un rasoir à quatre lames mériteraient d'entrer au Panthéon de Tarantino et dans les manuels de médecine. Gloire au Baron B. depuis que je possède un de ces gadgets pas une fois les lames ne s'enfoncèrent dans ma chair sans que je ne sache si je dois remercier les progrès de la technique ou maudire la patiente que me confère la maturité.

Une lame.

Mon grand père utilisait un coupe-chou similaire à une guest star du Parain ou de Sweeney Todd. Une simple lame montée sur un manche, il l'affutait chaque matin sur un ruban de cuir. Le quart monde forçait alors la porte de sa cuisine et le surprenait debout devant l'unique évier de la maison de trois pièces et de sept enfants. La bâtisse aura attendu qu'il prenne sa retraite pour qu'il lui adjoigne de peine et de sueur une salle de bain comme si le confort de se laver ailleurs que devant l'évier insultait sa vie de travailleur.

L'exil des toilettes au bout du jardin perdura au-delà de sa mort.

Pas une vie se lever à cinq heures et de devoir en plus affuter son rasoir par ce sens de l'honneur qui astreint certains pauvres à revêtir les attributs de la classe opprimante : se raser, cirer ses chaussures, posséder un costume. Quarante ans plus tard les mêmes déshérités massés en bas des immeubles revendiquent un territoire de poussière et de tables de ping-pong ; ils défendent bec et ongle et gun leur honneur, quant à leur fierté elle ne se glisse pas dans leurs chaussures cirées mais dans leur survêtement et leurs nikes à cent balles.

Le savoir de mon grand père, l'amoureuse caresse de la lame sur le cuir, ce va et vient de l'aube sera mort avec lui. L'obsolescence a obligé ses fils à apprendre seuls le rasoir mécanique, un savoir différent quoique moins complexe. Le progrès technique aura aussi remplacé le blaireau glaireux par une de ces bombes sous pression destructrice de la couche d'ozone, dévoreuses de ressources mais tellement plus PRATIQUE.

Pratique un mot des années soixante-dix comme écologique et responsable puent les années deux-mille.

Visconti filma en gros plan le plus beau des blaireaux dans la mort à Venise.

Qui oserait filmer un blaireau-objet en 2009 ?

Personne ne m'appris à me raser et le progrès technique à partir des années quatre-vingt remit en cause mon savoir autodidacte chaque fois que l'Actionnaire parvenait à ajouter une lame supplémentaire à mon gadget du matin. J'ai la vision d'un rasoir à six lames, j'ai la vision d'un rasoir à sept lames et trépigne d'essayer un rasoir laser et un rasoir atomique en attendant le rasoir cyclotronique, il remplacera les poils noirs par des trous de la même couleur.

Vivrai-je assez vieux ?

mercredi, 28 janvier 2009

Les rasoirs bics 3/5

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Deux lames et trois lames

 

Deux lames et trois lames. Les possesseurs de cette catégorie intermédiaire se reconnaissent au sein des cabines de l'ascenseur de l'Actionnaire à la double ou triple marque en travers de leur joue. Je suis un ancien possesseur d'un rasoir à deux lames. Je suis un ancien propriétaire d'un rasoir à trois lames et j'ai connu la griffure de l'un et de l'autre, le dos couvert des stries de la fille de la nuit, une marque identique au visage et des cernes sous les yeux : certaines filles croient encore en ce XXI ème siècle qu'hurler et griffer suffisent à transformer une batavia en grande amoureuse. J'ai connu aussi l'infamie du triple chevron.

Chaque virage raté tatoue le visage du logo de dédé citroën. Je me croyais pilote au volant d'une de ces voitures de grand-père de province, une XM, un Xara, une DS, je m'imaginais quatre vingt ans en arrière pendant la croisière jaune d'André Citroën, Paris-Pekin bien avant le Tibet et les jeux Olympiques.

Un virage raté juste en dessous de la pommette, un tête à queue qui entama ma chair sur deux centimètres en forme de triple chevron aux ailes parfaitement parallèles. J'ai porté ces stigmates durant trois semaines, racontant à gauche et à droite ma conversion au body modification et la tentation de la scarification. Seule la perspective d'un divorce et celle de finir seul à draguer des louloutes punk à chien à piercing sur la langue - et ailleurs - quoique ailleurs - m'a convaincu d'abandonner cette voie.

Un virage raté

Un virage raté juste au dessous de la pommette : viendra le moment ou le législateur nous contraindra à subir un éthylotest avant le rasage du matin dans cette dérive qui pousse notre société à rendre chacun comptable non seulement de la vie des autres -une évidence-  mais aussi de la sienne. Ce législateur, l'Actionnaire son maître, pourraient nous pousser aussi à la méditation car nul n'imagine le nombre d'accident de rasoir provoqués par la perspective d'une journée de travail, sans compter ceux qui forgent leur ambition présidentielle en se rasant.

Avec les résultats que l'on sait.

lundi, 26 janvier 2009

Les rasoirs bics 2/5

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Une lame

 

Une seule lame: le voici classé parmi les précaires et les mal payés. Cette chair à canon de l'Actionnaire est statistiquement la plus nombreuse. Elle est la plus nombreuse parce que si dans notre pays les riches étaient plus nombreux que les pauvres cela se saurait. Elle est la plus nombreuse parce que l'instabilité mine les  machines à une lame : dès que ces monstres sentent faiblir la main qui les guide ils s'enfoncent dans la chair et marquent chaque erreur d'un trait sanguinolent. Les machines à une lame tracent leur score avec des bâtons de sang. Je porte encre les cicatrices d'un 6-0 pour le rasoir d'un lendemain de fête auquel s'ajoutait le stress d'arriver en retard chez l'Actionnaire, un retard consécutif à l'oubli de mettre en service mon réveil. Une telle défaite présente un avantage certain : arriver au travail le visage ensanglanté met les rieurs de votre coté et laisse les plaisanteries fuser.

Je vous les épargne.

A cette classe de soutiers se joignent quelques demi-dieux rejetés de l'Olympe du rasoir à cinq lames: les nouveaux divorcés, les célibataires géographiques, les étourdis, ceux qui ont oublié de racheter les précieuses cartouches et qui un beau matin se retrouvent forcés d'emprunter le rasoir de secours de leur compagne et les radins. Il faudra longtemps pour que ces nouveaux abonnés du rasoir unilame-univoque jetable maitrisent l'instrument.

Ces rasoirs mono-lame m'offrent une occasion unique de préférer la radinerie à l'étourderie. Le miroir de leur salle de bain confronte les pingres de l'accessoire de toilette à leur reflet chaque matin mais la mesquinerie ne laisse pas découvrir au premier regard. Au pire  laisse-t-elle sur le miroir de la salle de bain ou sur celui du couloir de l'entrée, ce miroir de la dernière chance, quelques propos rageurs tracés au rouge à lèvre.

"Adieu sale con"

La condition des étourdis est pire.

Les miroirs des salles de bain des étourdis, celles des amoureux du premier matin, renvoient l'image d'un homme dans la pire des humilités, le visage à moitié recouvert de mousse, le front barré de rides de concentration le ventre caché par une serviette. Dans la main velue du géant un rasoir bic jetable. ROSE. Pour éviter qu'hommes et femme ne confondent leurs rôles le grand Marketing à inventé les rasoirs roses pour les poulettes et les bleus pour les males. Pas un fuchsia politiquement acceptable et décalé pas rose indien exotique et franc mais un rose mièvre et honteux, un rose de roman-photo.

Le ventre caché par une serviette…

Je me rase nu et vous ? Pas par coquetterie, pas par narcissisme mais par gout du pratique. Pas par immoralité mais parce que la pudeur dans la solitude me demeure étrangère. Je ne crois qu'à son contraire : la pudeur de la solitude. Cet instant quotidien surprend notre autre vérité, une vérité aux abdos relâchés, aux pecs raplapla, les oreilles encore flapies d'une nuit passée sur l'oreiller, au sexe en manque d'orgueil car bander en se rasant c'est la coupure assurée.

Croyez-moi j'ai essayé.

On ne dira jamais assez l'antinomie totale du rasoir et du sexe des hommes. Une antinomie reptilienne. Cette page et dix tomes ne suffiraient pas à détailler les images de chaos et de mort que suscite le rapprochement de l'un et de l'autre.

Glissez un rasoir rose dans la main du géant de ce tableau blafard et l'ensemble sombrera de la catégorie tue-l'amour à la catégorie pathétique.

(à suivre ...)

vendredi, 23 janvier 2009

Les rasoirs bics 1/5

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Les martiens n'imaginent pas ce que le marketing fait pour nous autres terriens. Chaque matin depuis mon retour les quatre lames jumelles de mon rasoir me font la bise. Ces grandes joueuses ont transformé ma gueule en terrain de jeu. Elles s'élancent du haut de mes pommettes et font la course. Elles dévalent mes joues, hésitent dans leur creux - le creux des joues des coureurs à pieds, ce défi aux rasoirs quadri-lames -, franchissent le saut de la mâchoire. Ensuite ces varappeuses de l'aube continuent en devers, accrochées à ma peau par leur seule volonté.

Six allers-retours bouclent l'affaire. Pas une once de mousse à raser ne demeure sur mon visage lisse comme la peau d'un bébé, lisse comme une autoroute. Les autoroutes, imaginez un scrapeur, un des ces monstres jaunes   que vous longez parfois lorsque l'Etat décide à élargir à trois voies la route qui vous emmène au travail chaque matin au mépris de la menace CO2. Les lames des scrapeurs raclent la surface du sol et enlèvent à chaque passage cinq, dix, vingt centimètres de terre. Je n'ose imaginer l'effet d'un scrapeur à quatre lames sur la couche végétale.

De quoi ramener la terre à sa virginité première, une terre biblique où courir nu en cueillant des pommes avec sa copine serait un must quand la terre de ce 21éme siècle ressemble de plus en plus à une peau d'orange.

Le bleu en moins.

Après le sixième aller retour mon rasoir bic quadri-lame dévoile son arme secrète, la bombe atomique du poil : une lame fixée sur le dos de l'engin apte à porter l'estocade au dernier survivant pileux. Les résistants s'abritent au bord des narines, durs et drus, dedans dehors ; ces talibans de la moustache utilisent la caverne du nez pour se camoufler. Ils ne savent pas que Bic vaincra toujours. La cinquième lame arrive et en deux mouvements précis comme le trait de l'archer, elle annihile la résistance. Je célèbre alors le triomphe de la cinquième lame sur la cinquième colonne.

Ensuite j'asperge mon visage pour enlever l'après que laisse la mousse à raser et en même temps vérifier la perfection de la tonte du jour. Je ne dois corriger la première passe que rarement: les cinq lames n'épargnent personne.

Il arrive que l'accident arrive.

L'accident n'arrive pas qu'aux autres et je croise souvent dans les ascenseurs de l'Actionnaire de ces balafrés du matin. Ces blessures de l'aube ramènent le rasé à son essence. Autant que la qualité du tissu du costume elles décrivent silencieusement une société pyramidale et malade. Pourquoi malade ? Ces plaies du matin que camouflent mal un lambeau de papier toilette, un morceau de feuille à cigarette, un trait de pierre d'alun, renvoient le possesseur du rasoir à sa condition, elles écrivent en clair et en dur sur sa peau le nombre de lames de son rasoir.

(à suivre ...)

mercredi, 21 janvier 2009

Ubiquité

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Au moment où mes notes sur les copeaux de crottins achevaient de paraitre, je m'envolais pour Shanghai : Internet nous accorde l'ubiquité.

Au moment où ce texte  blipera sur le net, dans ma chambre en surplomb de la rivière Huangpu je méditerai la mondialisation. Un blip. Au mieux une étoile, au pire un poisson mort dans l'océan. Dans l'un et l'autre cas l'infinité tout à la fois autorise les confidences, valide les mensonges et tait tous les cris : un joyeux bordel anonyme.

Au départ de l'histoire les Angolais possédaient du pétrole. De grandes compagnies pétrolières d'Angola, de France, du Brésil, de Norvège,  à part égales investissent pour exploiter le gisement. Un coté si tous les gars du monde -en moins naïf-.

La société -Italienne- qui m'emploie espère obtenir le contrat pour l'exécuter à sa sauce à Paris, à Zhucheng, à Singapour, à Dehli, à Chennaï, à Soyo (Angola), à Lorient, à Bucarest en incorporant des machines achetées dans une vingtaine de pays et payées en huit monnaies différentes. La mondialisation ne profite pas qu'aux autres.

Pour ajouter à ce paradoxe: fabriquer en Angola coute plus cher que fabriquer en France mais ma société (Italienne) y emploie 3000 angolais encadrés par 75 français et seulement deux italiens : une délocalisation à l'envers.

En attendant puisque l'on parle technique, ce blog me confronte à un problème de robinet : mon débit ne me permet de compenser la fuite au fond de mon blog. J'entrevois le tarissement. Le texte qui suit interrompt mon inventaire du petit commerce lilasien. J'ai écris ce texte sur les rasoirs bics à mon retour d'Egypte, ce pays de barbus.

Ensuite je reprendrai ma valse des étiquettes.

 

lundi, 19 janvier 2009

8/8 Les copeaux de crottin

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Les employés de monsieur B ont des prénoms des années quatre-vingt. Sabrina, Aicha, Cédric, Mohamed, des prénoms voués aux petits boulots dans les années deux mille. Des prénoms de ma banlieue, des blases à parcours d'insertion, leur crise permanente démarra avant même la naissance de leurs parents il y a un demi-siècle. Dans le métier de précaire leur habit fait le moine: il exhausse les exonérations de charges. Leur mèche humble, leur blouse triste, leur posture de victime, témoignent de leurs efforts pour supporter la bure du prolétariat.

Ils voulaient être libres. Comme vous. Comme moi.

Lorsque le collège les recracha à l'issue de leur seizième année ils applaudirent cette liberté retrouvée. Dans le texte:

- Top cool la vie".

Ils n'ont jamais aimé le collège et le contraire était vrai ; un divorce en quatre actes numérotés à rebours, sixième, cinquième, quatrième, troisième. Les autres accéléraient dans cette seconde ligne droite alors que le lycée entrait en vue. A mi-parcours eux fleuretaient déjà avec les bas cotés. Ils fleuretaient aussi dans le recoin à coté des toilettes du collège et à l'arrière des bus.

S'ils accueillirent leur libération en vainqueur, elle les domine chaque jour depuis. Leur liberté les livre en pâture aux forces vives du petit commerce puisque les grandes enseignes, ces havres de respect du droit du travail préfèrent pour installer des chaussettes dans leurs rayonnages les légions des titulaires d'un Deug et bientôt du L de LMD.

Je n'en veux pas à monsieur B mais à sa corporation.

Leur vie sur les terres de l'entreprise en nom propre n'est pas facile mais ces années resteront les plus belles de leur vie. Les victimes défilent. Il les use. Il les abuse. Il les jette et vous jurerait qu'il les aide. De derrière son comptoir il règne sur ces éclopés de la vie, vingt ans et encore plein d'espoir. Dans la file je patiente en me dandinant d'un pied sur l'autre car la valse des apprentis ralentit la cadence. Comment pourraient ils apprendre un métier en quinze jours ces gosses ?

- Je les forme ! Je leur apprends un métier !" Clame pourtant monsieur B.

Il y a des phrases comme ça. Il y a des idées aussi. Elle commence par "moi je". A l'opposé du "je", le "eux". Le "eux" c'est les autres. Les autres c'est moi. Parmi les aphorismes d'association de commerçants le fameux "trop d'impôt tue l'impôt".

Malgré le spectacle des apprentis de monsieur B j'ai renoncé à soutenir l'économie locale par ma visite hebdomadaire chez ce fromager affameur. Je me fournis chez Leader Price. J'y achète de la mimolette en paquet de un kilo, une mimolette pour laquelle le lait, les ferments, la présure, l'air même, ne sont qu'une légende. Elle m'arrive sous plastique d'une usine des Pays-Bas. Cette mimolette décomplexée nargue Jean Louis B et Nicolas H ; elle fout une claque aux cliques des amap de mon quartier ; un fromage de la ville, solitaire, anonyme, sans passé.

Lorsque je mâche cette mimolette à la recherche du gout perdu je songe à monsieur B. Il essaie de bien faire, simplement le ramage du fromage ne s'offre pas au premier venu.

Je n'en veux pas à monsieur B mais à sa corporation.

 

Une solution pour profiter d'un crottin de chèvre affiné trois mois et sec comme une vielle bique. Tirez à l'économe de fine lamelles d crottins et présentez-les dans un ramequin. Cette présentation développe l'arome et invente à ce fromage devenu croute une fraicheur.

Pour terminer, un morceau de la prose de http://www.cheeseonline.fr/ :

"3 à 8 semaines selon les types (fermiers ou laitiers). Lait cru ou pasteurisé Caillé obtenu à partir de lait emprésuré à chaud. Brisé, moulé et pressé. salé puis entouré d'une toile, remis en moules et pressé encore. Lavages à l'eau salée. Affiné sur un lit de paille de seigle" On parle ici de Saint Nectaire". Appétissant non ?

vendredi, 16 janvier 2009

7/8 Les copeaux de crottin

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Dans ce monde-ci j'ignore les raisons de l'amour que monsieur  B porte à son tiroir caisse. L'attention qu'il lui donne me laisse simplement mesurer l'intensité de sa flamme. Une flamme à ne pas y laisser un billet de cinquante euros. Sa machine à calculer la marge ne possède en plus des touches des chiffres que deux opérateurs :

-  /

Soustraction & Division

Sur ces machines à calculer les clients représentent plus un risque qu'une opportunité. Risque de grivèlerie, risque de faux billets, de chèque en bois. Risque que la petite dame à la canne brise une vitrine ou fasse tomber un présentoir, risque que ce môme en poussette attrape un paquet de confiserie. La gravité de monsieur  B est telle que le client en chair lorsqu'il entre dans le magasin présente plus de danger que le client absent, celui qui a renoncé à manger du fromage pour toujours.

Son bilan comptable ne possède qu'une colonne charge. Le remboursement du prêt, les taxes locales, les charges sur les salaires des employés, les taxes d'apprentissages. Demandez-le-lui, sa mémoire des débits vous impressionnera. Sélective, elle oublie l'aide à la création d'entreprise les exonérations de charges, les crédits d'impôts, les bonus divers de la commune et du département et le grand secret de son coefficient de passage en vente.

La logique prévaut dans le magasin. Les meules appuient leur énormité contre les murs tandis qu'à l'avant dans la vitrine réfrigérée les petites portions pour timides et célibataires épousent la forme de leur contenant. Fromages frais ou faits. Mon moment préféré dans la boutique de monsieur  B est l'attente. Alors j'observe son apprenti du moment en découdre avec le fil à couper le gorgonzola-mascarpone. D'autre fois je le regarde découvrir avec émerveillement l'usage de la machine à trancher le jambon de parme. 

- Plus épaisses les tranches" souffle monsieur B.

- Plus fines les tranches" crache monsieur B

- Pas comme ça !

- Je vous l'avais bien dit !

(à suivre...)

mercredi, 14 janvier 2009

6/8 Les copeaux de crottin

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Trois boulettes de fromages frais flottent dans un bocal d'huile d'olive. De la vase verte et rouge recouvre le fond du récipient. Lors de mes premières visites je m'interrogeais sur l'équilibre mental de ce fromager là:

- Pourquoi ranger ses savonnettes usagées dans une trempe de saumure ? Pourquoi les exposer aux regards des clients?

Lors de mon troisième passage un client distrait demanda:

- Donnez-moi du gnagnagnio !

J'ai su ainsi que le gnagnagnio était comestible, provenait des bords de la méditerranée et pouvait agrémenter une salade.

Je lui laisse son gnagnagnio. Je lui laisse cette litanie de points sur la carte. Tous les vingt kilomètres une appellation contrôlée. Tous les trois AOC un label rouge. La corporation réinvente la numération en base :

"Médaille d'Or"

 Coté chiffres ils ont toujours été forts.

Sur une étagère des paquets de pates à dix euros chaque achèvent de pourrir. Comment rencontreraient-elles un client ces vaniteuses de la pate fraiche? 10 euros le paquet de pate ! La crise ne les aidera pas. Monsieur  B possède aussi un présentoir vide à pain Poilâne, un râtelier à confiture de luxe. Chez les B aussi les temps sont durs. Ils sont durs comme la croute d'un vieux Salers. Ils sont durs  depuis toujours. Demandez à un B ce qu'il pense du temps, des gouvernants, des américains, des allemands, des impôts, des lyonnais, des auxerrois ou de la taxe professionnelle.

- C'est sur que c'est plus comme avant.

- Ça  pourrait pas être pire

- Ça pourrait être pire

La tristesse de monsieur B a une dimension archétypale. Il a un air de Danny Boom. Un Danny Boom, quoi de mieux pour vendre des Danettes ? On se lèverait tous s'il promettait de cesser de geindre ! Une tristesse totale comme il y a des guerres totales. Une tristesse à vous gâcher le plaisir à vendre du fromage aux clients.

La tyrannie du tiroir caisse provoque cette tristesse infinie car B est victime d'un charme lancé par la fée Camembert.

- Je vais anéantir cette ville et son usine à fromage! Je vais l'ensevelir ! Vous serez les Pompéiens de la raclette ! " Menace-t-elle.

- monsieur  B, je vous ordonne de maintenir votre tiroir caisse toujours à flot sinon je mets ma menace à exécution." ajoute la puante  sorcière en perçant le tiroir caisse.

Dans ce monde là une petite fille, Cunila, aidée de toutes la petites souris de la fromagerie attaquerait la fée en lui lançant des boulets fabriqués à partir de trous de gruyère. 

- A l'assaut" hurle Gulari la souris chauve

- On va percer leurs défenses avec ces trous " répond la petite Cunila.

(à suivre...)

lundi, 12 janvier 2009

5/8 Les copeaux de crottin

Les copeaux de crottin 6.jpgL'incident ne dura pas cinq minutes. L'épisode de clémence terminé Günter reprit sa chasse. L'arbitraire pondèrera la joie des survivants d'un doute amer mais je n'ai jamais osé formuler l'évidente question :

- Qu'est-il arrivé au voisin ? Qu'est-il arrivé au voisin du voisin ?

Ce jour là imposa l'histoire. Il sanctifia l'existence de la tourmente au dehors. Au-dedans elle accorda en un seul lot le bénéfice de la véracité à la totalité du roman familial: la mobilisation dans une usine d'armement, l'exode, l'éloignement des enfants qui chez une tante, qui chez un parrain, car dans l'imaginaire des plus petits, les récits des tiers disputaient à leur propre mémoire le privilège de fabriquer l'authentique histoire de leur vie. Chez les adultes les privations constituaient la trame de fond de ces drames ; chez les enfants les privations menaçaient l'unique raison d'exister d'un enfant : grandir.

Ensuite le poids des ans multiplia les privations réelles, cette orange, ce topinambour, cette croute de fromage justement, jusqu'à faire de chacune d'elle un mythe.

Le topinambour fond sous la langue. Une pointe alcaline identique à celle de l'artichaut le rend intéressant et il ne nécessite pas le fastidieux travail d'effeuillage de l'autre. Le topinambour s'offre au premier venu dans sa presque nudité. Il offre sa chair au bout d'un simple tour d'économe. Un légume simple que la rémanence des  privations élève au rang de repoussoir.

Les acteurs, les victimes de cette occupation là ont fêté leurs quatre-vingt ans durant la première décade de ce siècle. La décade prochaine éteindra leurs souvenirs. Alors le rutabaga reviendra sur les étals. Il trônera parmi un poireau, trois carottes,  un navet et éclairera le jarret et le gite d'un pot au feu.

Alors cette Occupation là ne sera plus qu'une note dans les manuels d'histoire couverte en quelques cours d'un programme qu'étirent presque deux cent ans à moins que l'histoire ne retourne sa veste. Ecoutez autours de vous les mots de la barbarie nous encerclent à nouveau: fouille, rafle, terrorisme, otage, descente et le tout nouveau garde à vue.

Je n'en veux pas à monsieur B mais à sa corporation.

Un fromager est un fromager. Pas de surprise. Des meules sur les étagères, des plateaux de rotin, d'autres de paille, un plan en marbre de Créteil, un éclairage jaunâtre à base d'ampoules Philips gros culot à vis ZWRT56 pour mettre en valeur les produits et augmenter la marge. Des fromages bien sur. Des croutes vertes ou bleues, elles tirent sur le jaune en fin de vie tandis que les moisissures hirsutes habillent leur teint cireux. L'histoire les parchemine, l'affinage les raye. Un regard suffit pour émietter certains, d'autres au contraire font bloc. Entre les deux vingt textures, de la coulante moelle blanche d'un  mont d'or au bondissant comté en passant par le mol saint nectaire. Un univers en soi mais on ne va pas en faire tout un fromage.

Un couloir débouche dans la boutique, on comprend qu'il mène à l'appartement au dessus. Il mène aussi à l'affinoir. L'ombre de ce couloir déguise celle de madame B. Elle veille là. Les vibrations de sa vigilance parviennent jusqu'au pas de porte de la boutique où elles figent jusqu'au sourire des clients. Dans la boutique ces vibrations caillent jusqu'au lait, elles empêchent aussi l'Appenzell de fleurir. Il n'est de pire geôlier que les geôliers sans visage.

(à suivre..., je sais que la carte date de 1919, mais je n'en possède pas d'autre)

vendredi, 09 janvier 2009

4/8 Les copeaux de crottin

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Le bruit, le soudain silence, ensembles alertent ma grand-mère. Elle vient se planter sur le coté de mon grand-père tandis que derrière devant dessus dessous une, deux, trois cinq, sept enfants se massent. Le plus petit ne sait pas marcher. Il repose dans les bras de l'ainée. La peur collective le musèle. Une famille de la guerre, famélique et peureuse. Trois des enfants sont en chemise de nuit et le bleu de leurs genoux se cognent. Les autres ont pris le temps de passer une méchante veste ou de tirer un châle sur leurs épaules. On dit châle pour s'éviter "carré de couverture déchiré".

Ma grand-mère a inventé ce témoignage. Plus qu'un bouclier humain l'amas des gosses symbolise le péché que le géant blond va commettre en fabriquant une famille orpheline. Un reflexe de mère que de préférer la vie au look ; son mari se laisserait fusiller sur place plutôt que de ciller, un reflexe conditionné par la testostérone et la carte du Parti dans la poche de son bleu. La tentation de l'héroïsme gratouille les hommes bien au-delà de l'enfance.

Magie de l'arbitraire Günter sourit. Il lâche:

- Ah !

Plus probablement il lâche : "Ach" pour faire plus germanique.

Günter se retourne. Il confie son fusil à un de ses sbires. Cinq pas le séparent de mon grand-père et de ma grand-mère. Il les franchit.

Günter se frappe la poitrine.

- Moi

Günter montre sa main en repliant des doigts. Les autres comptent en hochant la tête chaque fois qu'il déplie un doigt.

- Trois

Günter  mime la paume de la main vers le bas trois niveaux correspondant à la taille de chacun de ses enfants.

- Enfant petit. Enfant moyen. Enfant grand.

Il fouille de ses gros doigts une poche de sa vareuse pour en tirer une photo. Sur l'image papa Günter, maman Günter, une flopée de petits Günter rangés par ordre de taille décroissant à la gauche de leur mère posent en noir et blanc. Ils sourient. Trois jeunes garçons. Leur culotes courtes dévoilent de solides genoux, ceux du plus petit gardent encore les traces d'une chute. Leurs mèches arrangées et leurs vestes raides témoignent de l'importance de l'instant. En arrière plan une masure d'ouvrier semblable à celle de leurs victimes potentielles fait office de décor. La guerre n'avait pas encore commencé à rogner les contours de l'image.

Mon grand-père et ma grand-mère hochent. Difficile de haïr celui qui vient de vous sauver même s'il est votre exécuteur. Difficile de haïr le père de famille qui vous regarde dans les yeux en souriant. Je crois que Hansel et Gretel aussi avaient des enfants blonds.

(à suivre ...)

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