samedi, 26 novembre 2011
Sabordage
Ce blog et fermé. Deux à trois mois après la parution de cette note, il disparaitra peu à peu du net, à la manière de ces étoiles dont l'écho nous parvient longtemps après leur extinction.
Ecrire m'aura amusé. Trois ans et demi au total, un large spectre de textes, assez pour savoir à l'avance ce qui plait, ce qui ne plaira pas.
Je remercie ceux qui m'ont lu, leur demande de me pardonner de ne pas avoir fini de publier l'histoire de Eve et de Adam, mais après tout, que partagions nous d'autre que ces petites barres dans les statistiques de blogspri ? Vous, vous étiez les pixels dans les colonnes de visiteurs quotidiens. Moi, j'alimentais ces piles avec mon temps et mon énergie.
Pourtant, à quoi servaient les chiffres hormis à flatter ma vanité ? Je m'en passerai.
L'adresse mail en colonne de gauche restera valide un temps. En attendant, lisez, lisez, sur le net, sur Kindle ou sur peau de dinausore.
20:48 | Lien permanent | Commentaires (0)
jeudi, 24 novembre 2011
Lourdes 3
Qu'importe le fautif. Je possède sur le dessus de mon frigo une demi bouteille d'eau bénite de Lourdes, une fiole de plastique encrée d'un dessin de la grotte et d'une effigie de Bernadette, l'autre, celle que nul n'appellerait Bernie. J'ai pensé un moment vider le flacon dans l'évier, un acte d'alcoolique au premier jour du repentir, sans même parvenir à saisir la chose. Moi, l'elfe de l'ingénierie du pétrole, l'apostat du capitalisme mondial, le diacre du flux tendu, le nonce du management comportemental, je me suis laissé repousser par l'eau bénite comme un vulgaire vampire malgré vingt tentatives. J'avais peur de prendre un mauvais coup.
Ne dit on pas : "Tant va la cruche à l'eau qu'elle casse".
Seule la superstition me retient d'accomplir mon forfait : et si Dieu me regardait, au travers du toit et du second étage, verser son eau bénite dans l'évier ? J'hésite entre superstition et blasphème, faut-il jeter ou pas, la ritournelle m'obsède ? On me conseille une troisième voie, l'enfermer dans un placard. Moi, je préfère l'avoir à l'œil.
J'ai traversé Lourdes il y a trois semaines, en route vers la vallée d'Aspe où je devais randonner. Il était six heures du matin, le brouillard gommait les contours de la ville, on n'aurait pas reconnu un saint à vingt mètres. Dans les rues ventées par l'esprit et saturées aux vapeurs, celles du lucre, celles de la superstition, celles de l'espoir, j'ai croisé des religieuses en robe cheminant vers vêpres. Les magasins restaient fermés. Je goutais la fausse paix des rues désertes, ignorant l'agressivité des enseignes "Hôtel de la Grotte", "Le Bernadette de la Grotte", "A tous Saints de la Grotte". A chaque carrefour, un panneau rappelait ce centre : la Grotte, ce Graal des Grands Grêlés, cette Gaule des Galeux.
Pourtant, malgré l'oppression mercantile, sans doute préparé par la Fiole -ses postillons de goupillon inondent mon sommeil-, dans le silence de l'habitacle lors cette traversée de Lourdes avant l'aube, plus tard encore lorsque, ayant dépassé les herbages d'altitude et les dernières cabanes de berger, j'entrai dans l'univers d'absolu solitude de la montagne minérale, je songeais aux bénéfices de la croyance.
A ce moment là, j'ai décidé de mettre de l'eau dans mon vin.
08:11 Publié dans Divertissement | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : lourdes
lundi, 21 novembre 2011
Lourdes 2
Je m'en méfie justement, de l'eau. De l'Eau. Elle était là lors de mon arrivée dans ce meublé du centre ville de Pau. La locataire précédente vivait là avec son fils de sept ans. Canadienne, elle est partie enseigner en Nouvelle Zélande. Je la comprends. Il parait que là bas aussi, il pleut tous les jours. Elle a laissé l'appartement dans un état impeccable, aucun de ces papiers oubliés dans les tiroirs, de ces poussières sous les commodes, de ces barrettes laissées sous un lit, ou coincées entre deux lattes de plancher, de ces chaussettes divorcées que laissent, après quelques mois, les occupants temporaires des meublés des villes de province, pas tant par négligence que par usure des yeux. Au moment de boucler sa dernière valise, elle a du oublier la Fiole.
Son regard circulaire glisse sur les murs, s'attarde sur un fil attaché au lustre, au bout pend la hampe d'un ballon ; un moignon vraiment aujourd'hui, elle en avait accroché partout dans l'appartement pour fêter les dix ans de son Jimmy. Dans l'angle, de l'autre coté du lustre, la cornière de dorure en bas du buffet a subi l'assaut de son bucheron de frère, lors de sa visite en mars. Après sa sixième coupe de champagne, il a empoigné un balais, mimant une passe de hockey pour le bénéfice de Jimmy. La crosse improvisée a écorné le buffet en expédiant le palet imaginaire. A coté du canapé, le guéridon est vide. A son arrivée, il supportait une lampe, jusqu'à ce qu'elle rencontre Eric. Emporté par la fougue, il a brisé la lampe dès le premier soir. Ensuite, à partir de la troisième semaine, les choses se sont gâtées. Tous les hommes sont des cons, pense-t-elle en refermant la porte, jurant qu'on ne l'y reprendra plus.
Ne dit-on pas : "Chat échaudé craint l'eau froide".
Dans un dernier regard, elle aperçoit la Fiole, comment a-t-elle pu l'oublier ? En un éclair lui reviennent ses doutes, sa peur, son obsession durant ces derniers dix huit mois : faut-il jeter ou pas ?
Et jusqu'à la propriétaire. Lors de son inspection et nettoyage du lieu, aidée par sa propre femme-de-ménage-nounous-confidente-voisine- elle a du renoncer à se débarrasser de la Fiole. Normal. Elle est née à coté. Ici, dans le canton, dans le département, dans la ville d'à coté, on ne rigole pas avec ces choses là. On en vit de cette chose là. On en vit de cette source de vie.
(à suivre ...)
08:08 Publié dans Divertissement | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : lourdes
vendredi, 18 novembre 2011
Lourdes 1
Faut-il jeter ou pas, quand deux tiers de la population mondiale n'a pas accès à ce bien essentiel, quand huit millions de français vivent sous le seuil de pauvreté, quand la planète se barre et les icebergs fondent ? La question me hante lorsque je fixe le plafond de la chambre de ma retraite paloise -un rien me réveiller ces temps ci, une hiérarchie pas facile, des objectifs himalayens, un nouveau lieu, des inconnus - cent nouveaux amis en deux semaines, il en déboule à chaque détour de couloir - mais surtout, cette chose sur le dessus de mon frigo m'effraie.
Ne dit on pas : "Méfiez vous de l'eau qui dort ?".
J'ai raconté sur d'autres notes, les affres du cadre à l'international, l'apprentissage de l'autre, le métissage accepté, la confrontation aux coutumes, celles ancestrales, elles forcent le respect, celles ancestrales, il faut les respecter, celles ancestrales, il faut les combattre, et la compromission. Je vous épargne les amitiés construites pas à pas, celles détruites par une nouvelle mutation - et l'absence.
Rien pourtant ne m'a préparé au dilemme auquel m'a conduit cette énième mission : faut-il jeter ou pas ? Chaque soir de solitude apporte de l'eau au moulin de mon interrogation.
A Bangkok, Khun T. m'a proposé de l'argent en l'échange d'une faveur lors de la passation d'un contrat ; au Caire, Engineer S. m'a vanté son cousin, directeur d'un hôtel à Urghada, il pouvait, affirmait-il, me laisser passer une semaine de vacances bon marché dans son palace - avec la personne de mon choix précisait-il, appuyant son propos d'un fugitif clin d'œil - ; à Constantine, j'ai joué au poker avec le capitaine de la police et un adjoint au maire, invités pour m'impressionner par un fournisseur, il nous régalait de whisky d'Ecosse et de vin de Blida. Je n'oublie pas Monsieur M, directeur d'une grande administration, il me lança un jour " mais Monsieur D, si vous m'aviez dit plus tôt que vous habitiez une villa, je vous aurais demandé de me la prêter de temps en temps ! ". Il poursuivait "vous comprenez dans ma position, je ne peux pas emmener une fille à l'hôtel, …" Ces tentations de pacotilles ne m'ont jamais donné le moindre frisson, mais je sais depuis avoir, comme chacun, un prix.
Je ne dis jamais : "Fontaine je ne boirais pas de ton eau".
(à suivre ...)
08:02 Publié dans Divertissement | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : lourdes
mardi, 15 novembre 2011
Eve-l-omniprésente 17
Mon dernier grade m'attendait au sous-sol d'un bordel de Saigon. Un coco du nom de Tran Van Loï tenait l'endroit, mais les GIs l'appelaient Tonton la Pipe. Chez Tonton, il fallait se faufiler entre les cordes des hamacs, enjamber les M16, puis trouver une couche libre. Parfois il fallait déloger un gars partit si loin dans son rêve qu'il ne reviendrait plus. Alors la nièce de Tonton, apportait un plateau laqué sur lequel elle avait disposé un éventail de pipes. Elle préparait la première boulette avec la minutie qu'elle aurait apporté à confectionner des fleurs de papier. Elle s'accroupissait, son sarong glissait entre le fuseau de ses cuisses, libérant les soupirs du frôlement du tissus. Elle retenait son souffle lorsque la musique de ses doigts entouraient la boulette, semblant la sustenter comme certains oiseaux butineurs, aux ailes si rapides qu'elles en sont invisibles, flottent devant la fleur convoitée. Pour les fumeurs de l'endroit, pour moi prisonnier d'un passé, pour nous tous affalés sur nos couches de corde tressées, ravagés par l'opium et son corolaire l'impuissance, la nièce s'évaporait dans le concept générique de la femme, une tiédeur au sein de laquelle les volutes de poison évoquaient les plis des robes, les larges manches des tuniques de la nièce, et il m'arrivait après la seconde pipe de la confondre avec Eve-l-omniprésente.
Chez Tonton la résine semblait suinter des poutres au plafond, des langues noires dégoulinant des poutres de bois racontaient les générations de passagers de l'opium. Ces semblants de calfatas, les hamacs, leurs cordes, la plainte de ces cordes lorsque un passager se retournait torturé par un rêve, l'odeur d'hommes seuls serrés les uns contres les autres, soudés plus par la circonstance et la peur que par la solidarité ou une quelconque amitié, renvoyait le passager de ce pont clandestin aux heures des grandes traversées, mais chez Tonton, tous les voyages convergeaient vers le même ultime point. Je me souviens du calvaire des fourmis ouvrières au pied de mon hamac, prisonnières de l'interstice entre deux lattes du plancher, elles charriaient les miettes des biscuits des joueurs, elles hésitaient d'un bord à l'autre de ce gouffre, obligées lorsqu'elles se croisaient à franchir les bords de la crevasse, au risque que la botte d'un fumeur ne les réduise à rien. Cette obstination suffisait à combler mes après midi.
Je descendais dans cette cale téter à l'embout du bambou les derniers souvenirs d'Eve-la-douleur. Je n'ai jamais deviné qu'au fur et à mesure que s'installai ma dépendance, les passages incessants de la Nièce-ominiprésente fabriquaient une autre accoutumance, au silence du glissement de ses pas, à la transparence de l'ombre de sa silhouette, à son parfum, celui simple d'une peau jeune lavée au savon, au point qu'il m'arrivait de la confondre avec l'Eve-l'absente.
( à suivre …)
07:56 Publié dans Des histoires ... | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : eve

