vendredi, 20 novembre 2009

Vlad - L'ambulance des pompiers

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L'ambulance des pompiers

Henri observe son voisin, ami, cousin, récipiendaire de confidences muettes, victime, il ignore comment achever ce qu'il a commencé. Il n'a pas prévu de devoir tirer plusieurs fois sur Rémi-Jean.

- Je dors. Je vais me réveiller, la vieille va hurler que je la torture dans son sommeil parce qu'en me retournant dans mon lit j'aurais fait grincer un ressort, quand elle me sentira glisser de nouveau vers le sommeil elle me demandera un verre d'eau. Je vais me réveiller en me disant que la vie est merveilleuse.

Un sifflement liquéfie son oreille.

Il pue la poudre.

Le recul a labouré son épaule.

Henri pulvérise le carreau de verre de la crosse de son fusil, une pose de JT quand le cul des armes des  vainqueurs viole des demeures, s'enfonce dans des ventres, défonce des crânes.

Rémi-Jean reçoit les éclats de verre sur le ventre et tente de fuir sur les coudes. Il a perdu depuis longtemps le compte de mourants et cadavres croisés en Afrique et partout ailleurs où le hasard des tremblements de terre, des guerres ethniques, des famines autant que leur ambition entraînent les jeunes journalistes. Les visages des morts accompagnent sa fuite immobile et forment une haie d'honneur. Il se sent solidaire et enfin pleure pour eux.

Ses talons raclent le carrelage, le tissu de son pantalon chuinte, ces bruits couvrent son souffle et signalent que ces jambes ne lui appartiennent plus. D'autres visages le rejoignent. Il n'a pas parcouru vingt centimètres. L'odeur acre des pétards et des fumées des fusées du quatorze juillet se superpose à celle de la poudre et à celle du sang, cette trainée étrangère et collante née de son coté.

L'année de ses huit ans il est tombé sur un éclat de verre fiché dans le sol juste avant le début du spectacle du 14 juillet. Parce qu'il savait que sa mère le forcerait à renoncer aux fusées, à la foule, au bruit, à la promesse de glace aux éclats de noisette, au serment d'un fragment du bal, il avait lapé le sang au creux de sa main. Juste avant le bouquet il s'était évanoui dans l'herbe de la prairie sans avoir la force d'appeler au secours pour ne se réveiller qu'au hurlement des sirènes. Longtemps il a considéré ce voyage, l'évanouissement, le transport à toute allure dans l'ambulance des pompiers comme le plus beau de tous.

Vingt centimètres plus loin une enfant Burkinaise dont il avait refusé de tenir la main le rejoint.

(à suivre...)

mercredi, 18 novembre 2009

Vlad - L'air afféré des guerriers

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L'air afféré des guerriers

Henri termine son appel avec la gendarmerie de Tulle, le planton ne l'a pas cru.

Henri remonte dans sa chambre, dépasse le corps de la vieille. Ses empreintes marqueront son parcours jusqu'à l'aube. Dans sa chambre il va droit à sa table de chevet, tire le tiroir à lui avec tant de force qu'il sort de son rail. Dans le fracas le contenu se répand sur le sol. Billes confisquées à Paul qui roulent et se perdent sous le lit, mouchoirs oubliés, un roman policier à couverture jaune et à plume, un calepin et un crayon papier dont il se servait pour noter ses dépenses quand il économisait dans l'espoir de fonder une famille, une épingle à nourrice et une boite de balles de guerre emballées dans du papier carton parcheminé.

De l'adhésif isolant renforce la boite. Dans sa précipitation Henri érafle son index sur la pointe de son Opinel. Au cul des douilles brille une étoile à cinq branches, symbole des usines de Milwaukee et du New Jersey qui de 1943 à 1945 produisirent pour les troupes US et la résistance française des balles de guerre.

Il sait maintenant ce qu'il doit faire, le futur lui apparaît aussi clairement que s'il était avéré.

Il glisse les balles dans une poche de son pantalon, le reste de la boite dans une autre avec l'air afféré des guerriers. Il file chez Rémi-Jean et tambourine à la porte vitrée : évidement Rémi-Jean ne ferme jamais le panneau du volet.

Henri connaît la lourdeur du sommeil du journaliste. Doit-il l'appeler cousin se demande-t-il en donnant de grands coups de botte dans l'ouvrant. Si Vladimir est son père alors l'adultère révélé ce soir et vieux de soixante ans fait du neveu du pirate son cousin. Un frère pourtant, un frère de trente ans son cadet. Le reflet de la lumière de l'escalier éclaire la pièce, Henri se redresse, sourit, respire, resserre son emprise sur le fusil, se demande ce que Rémi-Jean peut deviner de son coté de la porte vitrée, fixe la silhouette de son ami. La plénitude de sa nouvelle liberté gonfle sa poitrine.

Tout est si facile ! Il lui suffit de se laisser guider par le flot. Une énergie dont il n'a jamais eu conscience. Il ne pense pas : il agit. Quand Rémi-Jean remplace de l'autre coté de la vitre son propre reflet il tire au travers de la planche de bois. La balle perfore le battant et trouve Rémi-Jean quelque part entre l'aine et le nombril sans avoir la puissance de ressortir dans son dos. Au sol Rémi-Jean se tord.

Henri a fait deux pas en arrière le canon pointé vers le ciel. A nouveau il a sous estimé le recul et trop novice pour maintenir son arme a manqué de basculer dans le chemin.

Il apprendra.

(à suivre...)

lundi, 16 novembre 2009

Vlad - Crime de sang

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Crime de sang

 Aucun appel n'aurait pu sauver la vieille.

- Brigade de gendarmerie de Tulle, j'écoute.

- Bonsoir, bonjour Monsieur. Il vient d'y avoir un accident. 

-Accident, quel genre ?

- Un accident.

- Bien. Vous êtes où ?

- Je suis aux Aisies, je suis Henri Guillaumin.

- Je ne connais pas les Aisies.  Vous êtes à la gendarmerie de Tulle. Quel accident ?

La question ulcère Henri. Il jette le combiné sur sa fourche. A Tulle le gendarme de vingt cinq ans bougonne et remplit trois lignes sur la main courante.

Ensuite il effectue quelques vérifications et décide d'appeler Buffat. Le gradé d'astreinte achève de préparer son café. Il est debout dans la cuisine de son appartement de fonction, juste au dessus de la gendarmerie. Les lettres noires GENDARMERIE barrent l'enseigne bleue, blanche, rouge sur laquelle elles s'appuient, son reflet trace au plafond au drapeau national. Il est en chaussette et en slip, il a simplement revêtu la robe de chambre de sa femme. Quand elle se lèvera, il faudra la rendre. Il sait à l'avance qu'il n'aimera pas la façon dont elle va demander. Il va avoir froid. Il faudra qu'il retourne dans leur chambre enfiler pantalon et T-shirt. L'idée le déprime. Il décide de terminer de verser cinq petites cuillères de café moulu dans le filtre de papier avant de décrocher.

- Peloton de Buffat, Adjudant Vuillard.

- Peloton de Tulle, Caporal Marlinot mon adjudant, mes respects mon Adjudant.

- Bonjour Caporal, qu'est ce qui vous amène ?

- Je rapporte l'appel d'un Monsieur Guillaumin Henri sis aux Aisies. L'individu a rapporté un accident. L'individu a refusé d'expliciter cet accident. L'individu a ensuite raccroché.

- Noté Caporal. Ne vous inquiétez pas ce Guillaumin c'est une brebis doublée d'une mère poule : il s'occupe de son demi-frère Paul, un débile léger et de sa mère quasi grabataire. S'il n'y avait que des citoyens de ce genre !

En raccrochant il contemple ses cuillères de café au fond du filtre. La vision le déprime aussi.

A Tulle le planton reprend sa routine. Quand le téléphone sonne il ne sait jamais quel sera la nature de l'appel. A chaque fois l'adrénaline palpite dans ses veines et le catapulte vers l'appareil : il espère toujours qu'il s'agira d'un meurtre dont il pourra raconter les détails à sa p'tiote restée à Cambrai. Ou pire. Il formule "pire" mais il pense "mieux" mais en cinq ans de service il n'a pas encore été confronté à un crime de sang. Il ne sait pas qu'il vient d'en frôler un et qu'il ne s'agit que du début.

(à suivre...)

samedi, 14 novembre 2009

Vlad - Deux centimètres de la détente

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Deux centimètres de la détente

 

Il aurait pu se glisser dans la nuit, diriger le canon vers sa bouche et tirer.

Il aurait pu renoncer ou bien se pendre à une poutre dans une grange. Combien de journaliers ont-ils fini ainsi ? Dans les années soixante certains propriétaires ne signalaient même plus les décès à la gendarmerie, ils enterraient les corps et versaient par-dessus quarante litres de chaux vive pour éviter la paperasse.

Au moment de se jeter depuis son tabouret à traire, avant d'avaler l'embout du canon il aurait relu en trois fractions de seconde sa vie en se demandant trivialement combien de temps mettrait sa mère pour s'apercevoir de son absence.

- Et combien de temps les gendarmes pour découvrir mon corps ?"

En ressortant de sa chambre après y avoir raflé le fusil Henri manque de percuter la mère, sa mère. Cette nuit elle l'a passée comme les autres les yeux braqués vers le plafond invisible à attendre que le jour la délivre. Elle campe en travers du couloir. Mains sur ses hanches. Sa robe de chambre flotte autours de son corps de vieillarde. Trop usé pour pouvoir la remplir. Cette histoire et ce lieu ne laisseront pas à Henri la chance de se disculper ou de revendiquer.

Ailleurs Henri aurait profité d'un public. Au sommet des ponts, sur la corniche à l'extérieur de leur appartement la rumeur des badauds les emplit, les suppliques des pompiers leur servent de garde fou. Ceux là parfois renoncent.

Quand Henri bute sur sa mère il tient son arme en travers de la poitrine, une main sur le canon, l'autre sur la crosse. Un doigt repose sur le dessous de la culasse à deux centimètres de la détente. Sans le savoir Henri singe le combattant de ses rêves d'enfance et les figures glorieuses des contes de Vladimir, ce voisin, cet ainé et depuis ce soir des secrets révélés ce père putatif. Il est son père inconnu et son père naturel cote à cote et en route vers la gloire.

Le coup part. Un accident. Les cloisons vibrent une seconde. Le recul renverse Henri. Il part quatre fers en l'air, atterrit sur le cul puis son dos s'enroule jusqu'à ce que ses genoux repliés manquent de percuter sa mâchoire. Il tient toujours le fusil à deux mains et vous jurerait qu'il ne l'a pas fait exprès. Ses yeux pleurent. Sa mère s'écroule juste après lui. Il l'aperçoit au centre du triangle que forment ses cuisses et la brulure de l'arme, la balle l'a ravagée de la mâchoire à l'orbite. Elle semble hurler mais aucun son ne sort de sa bouche. Cette bouche n'existe plus.

Henri se relève. Il tient encore son fusil à deux mains. Ce bout de métal et de bois patiné sorte de témoin dont il s'est fait passeur relie à quarante ans de distance son père inconnu, sa mère adultère et ce père naturel héro de guerre lui aussi et meurtrier du premier. Il ne saurait seulement répondre son nom. Il descend dans la cuisine, gagne le téléphone compose le 18, réalise qu'il s'agit des pompiers, raccroche, compose le 17. A Buffat la gendarmerie dort encore. Un automate détourne l'appel vers Tulle où un planton auquel la nuit a écorché les yeux tarde à prendre en charge la communication mais rien n'aurait pu sauver la vieille.

(à suivre...)

mercredi, 11 novembre 2009

Vlad - Se glisser dans la nuit et tirer

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Il aurait pu se glisser dans la nuit et tirer

Aujourd'hui Henri sait la provenance de l'arme entre ses mains. Une huile vieille de quarante ans imprègne les spires du chiffon autour de ses parties métalliques, canon, chambre, gâchette, pontet. Lorsqu'il détoure cet oripeau, il prend le même soin que s'il défaisait le bandage souillé de son père blessé.

Son bras englue l'air d'arabesques lorsqu'il libère le canon. Sa poitrine peine à se soulever. Des hoquets la bloquent. Il se dit qu'il s'applique, que c'est normal de retenir son souffle :

- Une arme de quarante ans ! Pensez donc ! "

Il respire. L'affairement de ses mains suspend sa respiration, la goulée d'air emprisonné dans ses bronches menace d'exploser, déjà il suffoque de nouveau. Il enchaîne les gestes. Des voix l'assaillent. Henri n'a qu'une vague idée de ce qu'il compte faire. A peine sait-il ce qu'il ne veut pas faire.

- Il faut que quelque chose change !".

Il se répète qu'il n'a que trop attendu, que cette fois ci est la dernière. Après avoir remis le fusil en état il enfile une veste. Il marmonne :

- Ça suffit comme ça maintenant.

- ... ?

- Tout ! Rien !

- C'est tout ! C'est comme ça !

 Sa tenue indique qu'il va sortir mais lui ne le sait pas. Il quitte sa chambre et entreprend de descendre. Parvenu à la porte d'entrée, Henri réalise qu'il a oublié son arme. Il retourne la chercher.

Il aurait pu se glisser dans la nuit son arme à la main, gagner les bois et quelque part vers la Croix de Disart au pied de la plaque de marbre où l'histoire a gravé le nom de son père, diriger le canon vers sa bouche et tirer.

(à suivre...)

lundi, 09 novembre 2009

Vlad - La provenance de l'arme

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La provenance de l'arme

Couché à une heure Henri s'est levé à quatre. Il ne sait s'il a dormi deux heures ou aucune.

Dès son réveil il a enfilé un pantalon de chasse et un pull à grosse côte. Il a acheté l'un et l'autre sur le catalogue par correspondance de la maison Vert Baudet glissé en encart dans son programme de télévision. Il ne chasse jamais mais a toujours cru qu'un jour quand la ferme marcherait mieux, quand il n'aurait plus la mère, quand il n'aurait plus le Paul, il pourrait courir bois et clairières, observer les oiseaux et les reconnaître à leur chant, à leur toupet, à leur vol. A lui aussi Vladimir a légué une passion.

 C'est en prévision de ces moments qu'il imaginait comme la récompense pour une vie au cours de laquelle il ne s'en sera accordé aucune qu'il a commandé ces vêtements. Leur apprêt empeste la chambre. La glace de l'armoire lui renvoie l'image d'un de ces notables dont les tirs ratés gâchent les dimanches en forêt. Il n'est que paysan pourtant, un paysan auquel le miroir ne pardonne aucun des traits du dé de son visage, ni la broussaille des sourcils, ni la double barre au front, ni ces capillaires à fleur de nez, une ombre violette, soixante années de vents et d'hivers la provoquent mais aussi cette autre mesure de l'usure : deux verres de château neuf entre huit et neuf heures devant le JT.

Il possède une arme rangée dans le buffet du séjour. Il l'avait acheté par correspondance chez Manufrance un jour de cafard avant qu'ils ne ferment mais préfère attraper l'arme que Vladimir lui légua.

En cette fin d'automne 85, dans cette Corrèze où les armes de guerre vieilles de quarante ans ne manquent pas, Henri n'avait pas questionné sa provenance. L'attachement du vieux justifiait que lui-même l'entrepose et une fois par an brique chaque partie métallique. C'est naturellement qu'Henri l'avait remisée dans son armoire. Il l'avait placée debout dans un angle derrière ses vêtements pendus à des cintres confiant dans l'incapacité de Paul à la dénicher là.

Aujourd'hui Henri sait l'histoire de cette arme et comprend l'insistance du pirate.

(à suivre...)

samedi, 07 novembre 2009

Midi sonne à Kaboul

 

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Midi sonne à Kabou

Ils sont partis en colonne le long de la route, le VABe à deux cent mètres derrière eux. Cinq mètres entre chaque homme, tous les dix hommes un espace de trente mètres en accord la procédure. Quand il est passé près de la bombe douze hommes étaient déjà passés sans encombre. L'artificier était caché dans un trou quand il l'a amorcée. Une simple bonbonne de gaz quand lui même porte sur lui de quoi acheter une maison, nourrir une famille une année et a envoyer les enfants à l'école durant dix ans. S'il y avait des écoles.

L'artificier -ce môme- se vide dans un trou à vingt mètres, le détendeur de la bouteille de gaz la rattrapé. Une fois sur deux les types sautent en même temps que leur engin ou bien y laissent une main. Aujourd'hui on lit à la grande marque de la paix :

Talebs : 1 - Réguliers : 1

Le colonel Reclain a fait le déplacement lui même, Un principe il visite les épouses de chacun des soldats de son régiment quand arrive ce qu'il nomme un problème : un blessé, un mort au combat, un malade. Vous appelleriez ça comment vous ? Elle savait avant même d'ouvrir la porte, personne ne sonne un mardi à huit heures et demi du matin. Midi sonne à Kaboul.

Il est entré dans la maison recroquevillée autour de son séjour, il lui a épargné le moindre bavardage avant de se poster au centre de la pièce les mains dans son dos, les pieds à un mètre l'un de l'autre dans cette posture que les militaires appellent le repos. Il lui a demandé de s'asseoir. Elle l'a fait avec la fierté d'une reine celte mais toutes les femmes enceintes ne sont-elles pas des reines ?

Sa main se pose machinalement sur son ventre sans savoir si elle cherche par ce geste à protéger son enfant ou bien à vérifier que son futur ne s'est pas soudain dégonflé.

-... , combat ... devoir ... nation...soutien... " et puis cette phrase magique "il est mort instantanément. Il était juste à coté de la bombe artisanale lorsqu'elle a explosé. Je peux vous assurer qu'il n'a pas souffert."

Elle, déjà veuve d'officier jusqu'au dernier millimètre de son carré, sa main gelée sur son ventre de future mère, une pupille de la nation sur ses genoux, l'autre debout devant elle et pétrifiée avant l'âge :

- D'autres de ses camarades ont été blessés ou tués mon colonel ?

jeudi, 05 novembre 2009

Un caftan afghan

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Un caftan afghan

 

Reclain, cinq galons panachées aux épaules chef de corps sur ordre du Président a été clair lorsque le lieutenant Dominique de Perreisac a formulé sa demande de partir combattre les talebs:

- Attention de Perreisac. Si un de vos types se fait péter la tronche avec son fusil d'assaut en revenant du combat parce qu'il a le cafard ou fait une dépression post-combat, si un seul a une relation avec une locale ou seulement la regarde quand son frère est là, si l'un d'entre eux se fait sauter sur une mine ou si votre section est défoncée pendant une patrouille ou quand les prévôts inspectent le camp vous serez renvoyé en France et dans vingt ans vous serez au mieux lieutenant-colonel dans le train. Les insurgés, les zoulous, vos talebs c'est bien mais ne m'estimez pas les risques. Et puis vous savez un marsouin à 500 kilomètres de la mer ...

Lui a juste répondu "merci mon colonel".

Comment expliquer à ce rond de cuir que lui se voyait guerrier.

- Pourquoi tu veux aller là bas ?

- C'est bien pour nous. Regarde ! On ne peut ne pas vivre ici mille ans. On va avoir un bébé bientôt. Quand il naitra on aura déjà déménagé. Six mois Une rotation. Ce ne sera pas long tu sais. On peut se parler par internet une fois par semaine. Tu n'a pas à t'inquiéter. Fais-moi confiance. Je te ramenai une rosette et un caftan afghan.

- Je m'en fous des médailles. Ce sont des barbares. Des terroristes. Des talibans.

- Ce sont justement des talibans. C'est un peuple malchanceux. Je n'aurais jamais de combat plus clair : tu ne peux quand même pas dire qu'ils ne méritent pas qu'on les renvoie auprès de leur dieu chéri ces talebs non?

- Je préférerai que d'autres fassent cette foutue guerre. C'est ce que ma arrière-grand-mère à dit mon arrière-grand-père quand il est parti pour Madrid. Et ne blasphème pas s'il te plait.

- Il y est mort.

-Désolée. C'est pas ce que je voulais dire. Mauvais exemple.

- Double mauvais exemple. Je te rappelle que non seulement il est mort mais qu'en plus il était du mauvais coté de l'histoire.

Vingt jours de mission dont quatre passés dans une base à Kaboul à attendre un transport vers le camp. Aujourd'hui débutait sa première mission. Le reste de son temps il l'aura passé à simuler des raids sur des cartes à la demande du capitaine Deplèche, ce con-mon-capitaine le trouvait trop jeune pour franchir l'enceinte de barbelés. Deplèche a cédé au bout de dix jours quand il l'a courtoisement menacé de demander son rapatriement. L'adrénaline bouillait dans ses veines lorsqu'il a débarqué du VABe encadré par ses hommes, l'attente valait ce shot.

(à suivre ...)

mardi, 03 novembre 2009

Un khâgneux pour aviateur

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Un khâgneux pour aviateur

 Farehd, José, Sylvain, Mourad, ont depuis rejoint longtemps Lis'beth dans les souvenirs de Dom.

A Coêt le capitaine Cervint -cervint comme la montagne avec un t en plus clamait-il à chaque nouvelle rencontre- leur donnait des cours de médecine appliquée. Comment réaliser un garrot, une piqure de morphine, un shot d'atropine. Les effets de la dopamine et du datura. L'adrénaline, des cours de psychologie et de programmation neurolinguistique appliquée aux milieux hostiles, gestion du stress, endurance, amélioration des performances humaines -human abilities enhancement. La gueule dans le sable. Il voudrait bouger mais ses jambes se refusent. Salopes.

Seule sa joue violée contre le sol lui appartient encore, il a perdu le souvenir du reste de son corps.

A l'avant de son champ de vison la terre brune boit une larme d'un sang rosâtre et étranger. Des bulles d'air donnent à la modeste trainée un relief comique. Depuis sa position la tête penchée sur le coté ces bulles sont des ballons de Vosges. Elles éclatent au soleil et lui rappellent les bulles de savon après lesquelles il courait tout gosse. Il se souvient d'une mère, de cris, lui bondissant comme un diable dans un slip à rayures, plein de la joie éphémère des perles de savon dans ... Où ?

- Tu ressembles à une grenouille maman quand tu gonfles les joues comme ça !

- Attention si je souffle assez fort tu t'envoleras et tu ne reviendras plus jamais.

Contrairement à la plupart de ses condisciples des sections scientifiques du lycée militaire de la Flèche il n'a jamais voulu devenir aviateur : Qui voudrait d'un khâgneux pour aviateur ?

Une évidence. A seize ans il avait lu tous les récits des capitaines que la nation envoyait préserver les bornes de l'empire. Un trait barrait leur carte d'état major déplié sur la méchante table de leur fortin de paille et de sable. Au-delà de cette marque commençait le territoire des autres. Rester en poste dans ces marches obligeait à repenser le monde tandis que l'envers et l'endroit de la démarcation fatalement s'interpénétraient dans la littéralité du mot.

Avant la lecture des mémoires des capitaines de l'empire, les combats des semi-hommes contre les légions trolls, ceux des guerriers romantiques du début du siècle, les récits des combattants républicains avaient façonné ses rêves de préadolescent. Le bac à dix sept ans, puis khâgne puis Coët à dix-neuf ans, promotion Lieutenant Brumbrok, aspirant avec quarante hommes sous ses ordres, lieutenant à vingt et un ans le plus jeune de sa promotion évidement.

Les croches pieds de ses cousins lui enseignèrent l'humilité face aux forts et la rage qui s'ensuit. D'avoir été toute sa vie le plus petit de son groupe, au cathé, au collège sainte Marie-Jérémie, au lycée, au judo, au solfège lui a donné l'arrogance des faux faibles et le gout d'être à la fois le souffre douleur, le confident, la mascotte et finalement le centre du monde.

- Tu resteras tout petit pour moi toute ta vie.

- Tu crois ?

- Tu resteras mon plus petit en tout cas tout ta vie.

Il a continué de tenter de fabriquer sa destinée. Après six mois à Brazza, il s'est porté volontaire pour combattre les Talebs. Un pari fou. Une obligation s'il veut devenir général. Le colonel Reclain a été clair lors qu'il a formulé sa demande.

(à suivre ...)

dimanche, 01 novembre 2009

Adieu les malek, les shara et les drones de Bagram

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Adieu les malek, les shara et les drones de Bagram.

Le souffle a tué jusqu'au vent. Il a éteint le raclement des rangers sur la croute de la piste battue, le grondement viril du VABe à l'arrière de la colonne, le cliquetis des mousquetons contre les baudriers, le frottement l'une contre l'autre des cuisses des marsouins infatués de leur treillis de combat, le crissement des armures de kevlar. La fausse discrétion de la somme des silences de vingt hommes bardés d'armes terroriserait n'importe quel civil.

Le silence des abysses a remplacé ces bruits.

L'immobilité de la tige de la plante plonge Dom dans la plus grande perplexité. Un minuscule insecte gravit ce mat géant. A peine une tête d'épingle. S'il respirait encore une seule exhalaison du Lieutenant Dominique de Perreisac soufflerait ce point rouge au loin. Il aimait l'odeur de graisse des fusils au sortir de l'armurerie et celle doucereuse des préservatifs avec lesquels les hommes de troupes protègent l'orifice du canon de leur arme, une métaphore de soldat sans femme.

 Sa tête repose sur la terre, une joue complète. Dans cette position les quelques variations du sol, des montagnes à l'échelle à laquelle il les observe obturent sa vison de l'œil gauche. Il reconnaît le gout dans sa bouche. Il va mourir sans qu'ils ne puissent rien tenter. Adieu les malek, les shara et les drones de Bagram.

Deux minutes pour contacter le pc par radio, cinq autres pour relayer jusqu'à Bagram. Deux minutes d'inaction encore, un peu de temps perdu, on prévient l'équipage, ils enfilent leurs tenues les mécanos sont sur l'appareil, un Puma vieux de trente ans, 5 minutes pour la séquence de préchauffage, les types en combinaison de vol courent sur le tarmac la visière de leur casque aux yeux de mouche encore relevée, des poches partout sur le corps et des sangles et des baudriers ; un tarmac pas même, le vent de trois vallées bat la piste de sable. Les autres s'acharnent sur l'endroit à cause de ce carrefour, foutus talebs.

Préchauffage des turbines, des Turboméca  IVC révisées en 2001, l'équipage embarque le pilote le copilote un mécano, deux hommes de troupe, un médecin. A coté un autre équipage embarque abord d'une guêpe d'acier, la protection du premier chopper. Un Caracal.

Les pales entament leur ronde. Le sable pénètre son nez. Pas du sable, la poussière d'une terre en guerre depuis trente ans.

Sans un mot les hommes organisent le périmètre autours de Dom, des mois d'entrainement dans les landes de Bretagne. Ils s'appellent Farehd, José, Sylvain, Mourad, soldats par défaut faute d'une autre ambition puis prisonniers volontaires de la solidarité du corps des marsouins, leurs formes invisibles rampent vers des points connus d'eux seuls, une chorégraphie vaine mais ils ne le savent pas.

Pour Dom ils sont déjà un souvenir.

(à suivre ...)